Élections québécoises de 1908

 
8 juin 1908

Les nationalistes entrent dans la mêlée


Henri Bourassa
Contrairement à ce qui s'était passé en 1900 et 1904, le gouvernement libéral déclenche les élections générales au Québec avant la tenue du scrutin fédéral également prévu pour 1908. Mais cette fois le Parti conservateur, maintenant dirigé par Pierre-Évariste Leblanc, a davantage de temps pour se préparer et présenter des candidats dans la plupart des 74 circonscriptions.

La partie s'annonce difficile pour lui puisque le premier ministre Lomer Gouin, en poste depuis 1905, profite d'un contexte économique favorable. Lorsqu'il ouvre la campagne de son parti à Montréal, le 9 mai, il lance d'ailleurs : « Pourquoi demanderait-on un changement de régime, quand le régime actuel a été synonyme de prospérité et d'abondance ? » (11 mai, p. 11) Les libéraux dressent à cette occasion un bilan fort élogieux de leur mandat, particulièrement en ce qui a trait au développement des ressources naturelles, aux augmentations de subsides en éducation et à leur action en agriculture et en colonisation.

Échaudés par les élections précipitées de 1900 et 1904, les porte-parole conservateurs s'en prennent une fois de plus à la décision du gouvernement de déclencher des élections bien avant l'expiration de son mandat. Selon l'un d'entre eux, cette tactique ne s'explique que par la « désagrégation du Parti libéral ». (La Patrie, 19 mai, p. 10) Les Bleus dénoncent aussi le favoritisme des libéraux ainsi que leur action en éducation, en agriculture, en développement routier et en colonisation, qu'ils qualifient de « fausse colonisation ».

L'effet Bourassa

La course électorale prend rapidement une autre tournure alors que l'ex-député fédéral Henri Bourassa exprime le souhait de se lancer, avec d'autres nationalistes comme Armand La Vergne, dans l'arène politique provinciale. Une alliance est même conclue entre eux et les conservateurs afin de ne pas se faire la lutte dans certaines circonscriptions, quoique Bourassa précise qu'il n'accepterait pas de portefeuille dans un éventuel gouvernement Leblanc.

L'arrivée de ce fougueux débatteur fait monter la température. Le 17 mai, à Saint-Lin, il participe à une assemblée contradictoire avec le ministre libéral des Terres et Forêts, Adélard Turgeon, tombeur de Bourassa lors d'une élection partielle tenue dans Bellechasse le 4 novembre 1907. Ce dernier attaque sans ménagements la feuille de route du gouvernement, particulièrement en matière de colonisation.

Il accuse aussi les libéraux de se faire du capital sur la réputation du premier ministre du Canada. Les foules sont nombreuses à suivre les assemblées des nationalistes et de leur leader qui a le don des formules vibrantes : « Prenez l'énorme corpulence de M. Gouin, ajoutez-y la haute stature de M. Turgeon, juchez-y si vous voulez la petitesse de Jean Prévost (un ministre libéral), tirez au sommet et vous n'atteindrez pas à la moitié de la semelle de botte de Sir Wilfrid Laurier. » (25 mai, p. 6)

Gouin réplique coup pour coup à ce tir croisé. D'une part, il décrit les conservateurs comme « un parti sans cohésion, sans principes ». (19 mai, p. 10) De l'autre, il résume avec mordant la période au cours de laquelle il siégeait avec Bourassa à la Chambre des communes : « Pendant que M. Bourassa semait la discorde, je semais la concorde et la bonne harmonie. » (4 juin, p. 10) Face à un adversaire qui s'annonce coriace, les libéraux s'assurent aussi de présenter un front unifié, contrairement à 1904 alors que des divisions avaient entraîné la présentation de candidatures dissidentes.

De nouveaux acteurs

Même s'ils n'ont qu'une poignée de candidats, les nationalistes occupent beaucoup de place. Environ 5 000 personnes assistent au lancement de leur campagne à Saint-Hyacinthe, le 23 mai. Le 2 juin, il y a tellement de monde que leur assemblée est transférée du Monument National au marché Saint-Jacques.

Le ton monte à mesure que le scrutin approche et certaines soirées sont particulièrement houleuses. Ce à quoi n'est pas étranger le fait que Gouin et le premier ministre vont croiser le fer dans la circonscription montréalaise de Saint-Jacques. Les deux hommes sont toutefois en lice dans deux circonscriptions, tout comme le ministre des Travaux publics et du Travail, Louis-Alexandre Taschereau.

Le 6 juin, un défi est même lancé pour que Gouin et Bourassa débattent alors que la campagne tire à sa fin. Il restera sans suite.

Le scrutin éveille néanmoins un grand intérêt. Un nouveau record est établi le 8 juin avec 151 candidats sur les rangs, alors que seulement quatre sièges sont gagnés par acclamation. Le soir du vote, des milliers de spectateurs s'entassent devant les bureaux du journal La Patrie pour s'informer des résultats.

Sur le plan provincial, il n'y a pas de surprise. Avec 64 sièges sur les 71 en jeu - trois autres seront déterminés plus tard - , les libéraux remportent une victoire facile. Alors que tous leurs ministres sont réélus, des têtes d'affiche conservatrices comme Pierre-Évariste Leblanc et Louis-Philippe Pelletier s'inclinent.

Ce succès s'accompagne toutefois de quelques bémols. D'abord, Bourassa défait Gouin dans Saint-Jacques par 42 voix. Malgré l'élection de ce dernier dans Portneuf, il s'agit d'une belle revanche pour Bourassa qui fera son entrée à l'Assemblée législative en compagnie d'Armand La Vergne, vainqueur dans Montmagny. Après un recomptage, le leader des nationalistes enlève également le comté de Saint-Hyacinthe, cette fois par 38 voix.

Des conservateurs influents, généralement sympathiques à Bourassa, siégeront eux aussi à Québec - Ésioff-Léon Patenaude, Joseph-Mathias Tellier, etc. - , ce qui tend à renforcer l'opposition.

Feu de paille ? Début d'une ascension ? Au lendemain du vote, les observateurs restent cependant incapables de saisir la portée qu'aura ce vote sur l'avenir de Bourassa en politique provinciale.

(Sauf indication contraire, les citations proviennent du journal La Presse)


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal, Boréal Express, 1979, 658 pages.

Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages.

Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960).

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome I, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1970, 236 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)5777,03
Parti conservateur (CON)1418,92
Ligue nationaliste (LNA)34,05
Total74100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)131 06853,53
Parti conservateur (CON)97 73839,92
Ligue nationaliste (LNA)6 2982,57
Indépendant (IND)5 7872,36
Libéral indépendant (LII)3 9411,61
Total244 832100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale2 005 776
Personnes inscrites415 801
Suffrages exprimés248 409
Suffrages valides244 832


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite20,73
% de participation59,74
% des suffrages valides98,56
% de la population s'étant exprimée12,38


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges74
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats151
Nombre de candidates0
Nombre de femmes élues0


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines0,00
% des femmes à l'assemblée0,00
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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