23 juin 1919L'ombre de la conscription
De fait, la tenue de ce scrutin au printemps, période de l'année au cours de laquelle les chemins sont difficiles et les cultivateurs fort occupés, suscite certaines critiques. Mais c'est surtout la décision de retourner devant l'électorat trois ans seulement après le vote de mai 1916 qui soulève le plus de protestations. Le premier ministre Lomer Gouin, maintenant âgé de 58 ans, tente de la justifier en évoquant le « malaise récent qui se répand dans le pays pour suite des conditions résultant de la guerre ». Ce à quoi il ajoute : « Nous avions un mandat de guerre. Nous voulons maintenant un mandat de paix. » (23 mai, p. 2) Le chef libéral fait campagne sur les deux tableaux. D'une part, il dresse un bilan positif de son dernier mandat en mettant l'accent sur l'amélioration des routes, celle du système d'éducation ainsi que la saine gestion dont son gouvernement a fait preuve : « Nous avons économisé partout, mais nous avons dépensé largement là où il était nécessaire de le faire. » (12 juin, p. 2). De l'autre, il propose aux électeurs de reconstruire le Québec de l'après-guerre en investissant des efforts particuliers dans des domaines comme la colonisation ou la production d'hydroélectricité. Nouveau leadership À la tête de l'opposition conservatrice depuis 1916, Arthur Sauvé contre-attaque en relativisant les succès du gouvernement Gouin en matière d'éducation, d'agriculture et de législation ouvrière. Il s'en prend aussi au gaspillage dans les travaux de voirie et aux liens unissant les libéraux aux trusts. Trusts qui, selon lui, seront les grands bénéficiaires du programme de reconstruction envisagé pour les prochaines années. À un autre niveau, il s'efforce d'établir une distance entre son parti et les conservateurs fédéraux dont la popularité au Québec est faible, particulièrement à la suite de la crise de la conscription qui a marqué les dernières années de guerre. Sauvé martèle à plusieurs occasions : « Nous n'avons aucune affiliation avec l'unionisme d'Ottawa » et « Nous sommes libres et nous n'avons aucune relation avec les gouvernants d'Ottawa. » (27 mai, p. 3) L'impact de la conscription reste énorme chez les francophones. Et la position du chef, jugée trop dure à l'endroit du gouvernement Borden, fait également des insatisfaits au sein des conservateurs provinciaux, particulièrement chez les anglophones. Enfin, sur le terrain, la pente est abrupte face à des libéraux dont l'organisation et les ressources sont clairement supérieures à celles de leurs rivaux. En bout de piste, les conservateurs n'auront que 20 candidats sur les rangs, alors qu'il y a 81 sièges à combler à l'Assemblée législative. Une lutte inégale L'autre source d'opposition au gouvernement provient des rangs libéraux. C'est surtout le cas à Montréal où la tutelle de la Commission administrative, mise sur pied par le gouvernement Gouin en 1918, fait grincer des dents. Une rumeur circule même à l'effet que le maire Médéric Martin ferait la lutte à un candidat libéral. Celui-ci la dément le 12 juin. Le premier ministre cherchera à se réconcilier avec l'électorat montréalais en se disant favorable à la fin éventuelle de ladite commission. Même si Montréal ne connaît pas de turbulences comparables à celles de Winnipeg, où une grève orageuse paralyse littéralement la ville, le mouvement ouvrier y exprime également son insatisfaction face aux politiques. Quelques candidats font même campagne sous la bannière « ouvrière ». Ils s'ajoutent aux 22 libéraux indépendants, aux 5 libéraux démocrates ainsi qu'au libéral ouvrier qui se frotteront aux candidats du parti ministériel. Les dés semblent jetés avant même le début des hostilités. Le mot est d'ailleurs fort pour décrire les deux premières semaines de la campagne qui se déroulent dans le calme plat. Les deux principaux partis ne se mettent vraiment en branle que le 9 juin, deux semaines avant le scrutin. Sauvé prononce un discours au marché Maisonneuve, à Montréal, alors que Gouin s'adresse à ses partisans dans le quartier Saint-Roch, à Québec. À l'exception de quelques confrontations épiques, dont la lutte fratricide dans Saint-Hyacinthe entre les libéraux Télesphore-Damien Bouchard et Armand Boisseau, le suspense est ténu. Les interrogations les plus persistantes sont celles entourant l'avenir de Lomer Gouin. Plusieurs voient celui-ci démissionner, une fois élu, et prendre la route d'Ottawa où il pourrait succéder à Wilfrid Laurier, décédé le 19 février, à la barre des libéraux fédéraux. La moitié des sièges de l'Assemblée législative sont déjà comblés avant même la tenue du vote, alors qu'une quarantaine de candidats sont élus par acclamation. Du nombre, on ne compte qu'un seul conservateur : Charles Allan Smart dans Westmount. La domination écrasante des libéraux se confirme le 23 juin. Au total, ils font élire 74 députés, contre 5 conservateurs - dont le chef Sauvé - et 2 candidats ouvriers. Il s'agit de deux Montréalais, soit Adélard Laurendeau dans Maisonneuve et Aurèle Lacombe dans Montréal-Dorion. Enfin, T.-D. Bouchard s'incline devant Armand Boisseau. Ce n'est toutefois que partie remise pour le maire de Saint-Hyacinthe qui reviendra à la charge et sera élu lors des 6 élections suivantes. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal, Boréal Express, 1979, 658 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome I, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1970, 236 pages. |
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