5 février 1923Une suprématie menacée ?
Les protestations n'ont aucune emprise sur le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau. Entré en fonction en 1920, à la suite du départ de Lomer Gouin, celui-ci entreprend sa première campagne à la tête du Parti libéral. Au pouvoir sans interruption depuis 1897, les libéraux misent sur leur bilan pour se gagner les faveurs de l'électorat. Dans leur manifeste, paru le 12 janvier, ils font état de leurs surplus budgétaires, des progrès réalisés en éducation et des nouvelles législations sur les liqueurs et l'assistance publique, sans oublier l'amélioration du réseau routier. Selon Taschereau : « L'oeuvre maîtresse du gouvernement est sans contredit celle de la voirie. » (19 janvier, p. 8) Les conservateurs sur l'attaque L'opposition semble mieux organisée que par le passé pour lui faire face. Sauvé a profité des dernières années pour raffermir son leadership et se gagner des appuis. Il remet régulièrement l'intégrité du gouvernement en question, arguant que la durée du règne libéral a entraîné des dérives. Opposé au « commerce de l'État », il dénonce la Loi sur les boissons alcooliques (créant la Commission des liqueurs), « une loi d'oppression » qui « repose sur un principe que n'ont jamais admis les autorités morales de notre province ». (23 janvier, p. 2) Ce à quoi Taschereau rétorque : « Si nous n'avions pas eu la loi des liqueurs, nous n'aurions pu nous charger de l'entretien des routes. » (27 janvier, p. 3) Une autre cible des conservateurs est la Loi de l'assistance publique : « Un gouvernement catholique qui rejette la requête de tout l'épiscopat pour se rendre maître des institutions de charité, peut-il ensuite invoquer son titre de catholique pour excuser ses fautes, ses scandales, ses abus ? » (12 janvier, p. 2) Ces fréquentes allusions aux différends entre le gouvernement et l'Église agacent Taschereau qui y voit une tentative de « ressusciter les vieilles guerres religieuses d'autrefois ». (2 février, p. 2) Les interventions du journal L'Action catholique contre les libéraux incitent même le premier ministre à envoyer une lettre à l'archevêque de Québec, le cardinal Louis-Nazaire Bégin, à ce sujet. Il en résulte une vive polémique qui occupera une place importante au cours de la campagne. Des critiques sur plusieurs fronts Le gouvernement bénéficie toujours du soutien d'une presse sympathique - Le Soleil, Le Canada, etc. - , mais les conservateurs peuvent également compter sur d'autres journaux, comme L'Action catholique et Le Devoir, pour donner la réplique. Chargeant à fond de train contre Taschereau, Henri Bourassa se livre à des attaques en règle qui trouvent visiblement un écho à Montréal où la grogne est manifeste. La tutelle de la Commission administrative de la Cité de Montréal, qui a pris fin en 1921, a laissé un goût amer à l'endroit des libéraux. La création de la Commission des liqueurs, nuisible à certains commerçants, crée aussi des remous. Enfin, la décision de faire partager les coûts d'une autoroute métropolitaine par toutes les petites villes situées sur l'île, sans les consulter, entretient le mécontentement qui s'exprime lors de certaines assemblées publiques mouvementées. Lors d'un débat l'opposant au candidat conservateur Ésioff-Léon Patenaude, le maire de Montréal, Médéric Martin, qui est aussi conseiller législatif depuis 1919, subit les huées d'une foule hostile. Le 1er février, Taschereau, qui a à ses côtés l'ex-premier ministre Lomer Gouin, se fait houspiller par une partie de l'assemblée réunie au Monument National. Pour sa part, Sauvé reçoit un accueil chaleureux au théâtre Saint-Denis le lendemain. Le premier ministre est également défié dans sa propre circonscription puisque le nationaliste Armand Lavergne lui fait la lutte dans Montmorency. Contrairement aux élections précédentes, les conservateurs ont maintenant des porte-étendards dans la grande majorité des circonscriptions. Leur présence, et celle de nombreux candidats sous différentes bannières - libéral indépendant, ouvrier, fermier opposition, etc. - , fait que moins d'une dizaine de libéraux sont élus par acclamation. En tout, 179 aspirants sont sur la ligne de départ pour combler les 85 sièges en jeu - 4 de plus qu'en 1919 - , un record de participation. Percée montréalaise La période de transition qui a suivi la Grande Guerre a été marquée par plusieurs bouleversements politiques au Canada. Les conservateurs ont été évincés à Ottawa en 1921 et plusieurs gouvernements provinciaux ont également été renversés. Dans cette optique, les libéraux du Québec peuvent se réjouir puisqu'ils gardent le pouvoir avec 64 députés et plus de la moitié des suffrages exprimés. Cette victoire ne suffit toutefois pas à faire oublier la performance des conservateurs à Montréal. Ces derniers y remportent 13 sièges sur 15, venant même à bout de grosses pointures comme le ministre sans portefeuille Aurèle Lacombe et l'organisateur en chef des libéraux à Montréal, Irénée Vautrin. Arthur Sauvé conserve Deux-Montagnes et de nouveaux venus font leur apparition. C'est le cas de Camillien Houde, un jeune député de 32 ans élu pour la première fois dans Montréal-Saint-Henri. Malgré ce renforcement de l'opposition, les libéraux demeurent en contrôle de la situation hors de Montréal où seulement quelques circonscriptions leur échappent. Moins convaincante que les précédentes, cette victoire, leur huitième consécutive, laisse néanmoins les observateurs sous l'impression que, en présence d'une opposition mieux organisée, la donne pourrait bien changer au cours des prochaines années. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : De la Confédération à la crise (1867-1929), Montréal, Boréal Express, 1979, 658 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome I, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1970, 236 pages. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, 392 pages. |
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