25 novembre 1935Un vent de changement se lève
Surtout, la grogne à l'endroit du gouvernement et du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau incite des libéraux mécontents à quitter leur parti et à fonder, en 1934, une nouvelle formation : l'Action libérale nationale. S'inspirant du Programme de restauration sociale de l'École sociale populaire, ces dissidents menés par Paul Gouin, le fils de l'ex-premier ministre Lomer Gouin, souhaitent des mesures plus actives face à la crise. Ils prônent notamment des réformes en matière d'agriculture, de colonisation, d'économie et de sécurité sociale. Ils veulent également assainir les moeurs électorales, faire la lutte aux trusts et établir une commission chargée de déterminer « s'il est dans l'intérêt de la province d'acquérir graduellement, à un coût permettant de baisser substantiellement les taux actuels tout en amortissant le prix d'achat, les compagnies produisant ou distribuant l'électricité dans la province ». (manifeste du parti) Cette division sème des inquiétudes au sein du Parti libéral. Mais lorsque les élections sont déclenchées, le 30 octobre 1935, Taschereau a encore de bonnes cartes en mains. Il a appuyé les libéraux de William Lyon Mackenzie King - « Un vote pour King est un vote pour Taschereau » - qui ont repris les rênes du pouvoir à Ottawa le 14 octobre. Une relation harmonieuse entre les deux paliers de gouvernement est présentée comme un atout pour le Québec. Le premier ministre défend aussi son menu législatif - Loi des accidents de travail, Loi sur l'extension des conventions collectives, etc. - , le plan Vautrin sur la colonisation, et évoque un éventuel règlement de la question des pensions de vieillesse avec le fédéral. Lorsqu'il se porte à l'attaque, il se fait particulièrement caustique à l'endroit de Gouin dont le départ a laissé des cicatrices : « Drôle de libéral, qui ne veut pas attaquer, même indirectement, le parti conservateur, ni faire l'éloge de chefs libéraux tels que MM. King et Lapointe ! » (Le Canada, 2 novembre 1935, p. 5) Un nouveau rapport de force Le flirt entre l'Action libérale nationale et le Parti conservateur fait d'ailleurs l'objet de rumeurs avant qu'une bombe n'éclate le 7 novembre : l'annonce d'une coalition Gouin-Duplessis en prévision des élections. Les deux chefs s'entendent en effet pour que l'on ne retrouve qu'une candidature de chaque formation par circonscription, seule stratégie gagnante selon ses concepteurs qui redoutent qu'une division des voix « oppositionnistes » ne fasse le jeu des libéraux. Le pacte prévoit aussi que le programme retenu sera celui de l'Action libérale nationale et que le premier ministre, advenant une victoire, serait Duplessis, entouré d'un cabinet composé majoritairement de membres du parti de Paul Gouin. L'annonce de cette « Union nationale », 18 jours avant la tenue du scrutin, donne une nouvelle allure à la campagne. Le ton monte. Taschereau tonne : « Je n'ai jamais vu abandon plus lâche, plus déloyal par un chef (Duplessis) des principes de son parti. » (14 novembre 1935, p. 2) Souvent ciblé à cause de son passé libéral, Gouin retourne le feu : « Voulez-vous vous délivrer, une bonne fois, des politiciens qui vous font des mamours au temps des élections et qui une fois élus passent au service des financiers qui souscrivent à la caisse électorale ? » (20 novembre 1935, p. 10) Duplessis tape à son tour sur le clou de l'intégrité : « Il est un fait patent, c'est que le gouvernement de Québec, à cause de son asservissement aux gros intérêts étrangers, a laissé exploiter notre population. » (11 novembre 1935, p. 2) Les 38 années au pouvoir des libéraux font aussi les gorges chaudes du chef conservateur qui ironise : « Nous avons un vieux gouvernement avec de vieux ministres, de vieux abus, de vieux scandales. » (20 novembre 1935, p.10) En cours de campagne, un petit ouvrage de propagande au titre accrocheur, « Le catéchisme des électeurs », est même publié. Il constitue un réquisitoire en règle contre les libéraux et leur chef. Un gouvernement ébranlé L'organisation libérale demeure puissante. Elle profite, entre autres, d'appuis importants dans la presse et le milieu des affaires. Les assauts combinés des deux partis d'opposition permettent néanmoins à ceux-ci de marquer des points. Ils reçoivent le support du journal Le Devoir ainsi que de l'Action catholique. Même des membres du clergé critiquent, de façon directe ou indirecte, l'action du gouvernement et du premier ministre. Les opinions varient quant aux chances du tandem Gouin-Duplessis de faire une percée significative. La mise sur pied de cette alliance change néanmoins entièrement la configuration de la campagne. Le 18 novembre, une foule importante vient encourager les forces de l'opposition au Manège militaire de Québec. Le lendemain, un rassemblement au marché Saint-Jacques attire environ 10 000 partisans selon Le Devoir. Malgré la longueur de l'événement, certains des participants conservent assez d'énergie pour aller perturber les assemblées libérales dans les jours qui suivent, particulièrement celle qui se déroule en présence de Taschereau au marché Saint-Jacques. Il existe un réel suspense le jour du scrutin. De fait, il faut patienter plus longtemps qu'à l'habitude avant que ne se confirme la majorité du Parti libéral qui obtient 48 sièges, contre 26 pour l'Action libérale nationale et 16 pour le Parti conservateur. Le recul des libéraux en pourcentage de voix - 46,8% contre 54,9% en 1931 - se traduit par des pertes de circonscriptions, particulièrement dans les grandes villes où l'opposition fait des gains. Seulement 4 des 15 comtés de Montréal sont rouges, alors que des gros canons de l'Action libérale nationale comme Oscar Drouin, Philippe Hamel et le maire de Québec, Ernest Grégoire, se font élire dans la région de la Vieille Capitale. Même des ministres connus comme Irénée Vautrin (colonisation) et Charles-Joseph Arcand (travail) sont emportés par cet élan de protestation. Élection de réalignement ou soubresaut de colère résultant d'un contexte particulier ? Les avis restent partagés au lendemain du vote. Une chose est sûre : loin de mettre fin à la ferveur de l'opposition, les élections semblent plutôt l'alimenter. Celle-ci s'empresse d'ailleurs de dénoncer les irrégularités qui auraient marqué le scrutin du 25 novembre. Sur le seuil du pouvoir, l'alliance Gouin-Duplessis n'entend pas relâcher la pression sur le gouvernement et le premier ministre, maintenant âgé de 68 ans, dont l'avenir est ouvert aux spéculations. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Conrad Black, Duplessis : l'ascension, Montréal, Éditions de l'Homme, 1977, 487 pages. Patricia Dirks, The Failure of L'Action libérale nationale, Montréal, McGill-Queen's University Press, 1991, 199 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages. Bernard Vigod, Taschereau, Sillery, Septentrion, 1996, 392 pages. |
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