28 juillet 1948L'autonomie provinciale au centre des enjeux
Entre 1944 et 1948, le gouvernement de l'Union nationale consolide pour sa part sa majorité à l'Assemblée législative du Québec, inscrivant des gains lors de quatre élections partielles. Lorsque l'on procède à la dissolution de la chambre, en juin 1948, le premier ministre Maurice Duplessis compte sur 52 députés contre 33 pour le Parti libéral d'Adélard Godbout et 5 indépendants, alors qu'un siège est vacant. Autre signe de stabilité, Duplessis et Godbout se font face pour la quatrième fois consécutive comme chefs de leurs formations respectives lorsque la campagne se met en branle le 9 juin. Le sentiment est d'ailleurs qu'il s'agira d'une lutte à deux puisque le Bloc populaire, qui avait obtenu 14,4% des voix en 1944, n'est plus sur les rangs, alors que la CCF n'a que 7 candidats. Le seul autre acteur susceptible de brouiller les cartes est l'Union des électeurs (UE), un regroupement aux idées conservatrices représenté dans les 92 circonscriptions de la province. Malgré l'élection de Réal Caouette sous la bannière de l'UE à Ottawa en 1946, lors d'une élection partielle, peu croient toutefois en ses chances de faire élire un député à Québec. Une lutte à deux Les partis profitent du mois de juin de cette longue campagne - plus d'un mois et demi ! - pour compléter leurs mises en candidature et tenir leurs premiers rassemblements publics. Les libéraux sont réunis à L'Islet, fief de Godbout, le 13 juin, tandis que les unionistes font de même à Trois-Rivières, la circonscription de Duplessis, le 20. Ces derniers dressent un portrait élogieux de leur mandat, mettant l'accent sur les surplus budgétaires qu'ils ont réalisés, ainsi que sur l'électrification rurale, les constructions d'hôpitaux, d'écoles et de routes. Ils rappellent également leur adoption du drapeau québécois par décret, le 21 janvier 1948 ; drapeau qui est souvent en évidence lors de leurs assemblées politiques. Les libéraux défendent pour leur part un programme en 18 points touchant une multitude de domaines : logement, santé, fiscalité, pensions de vieillesse, etc. Ils attaquent aussi la probité du gouvernement, dénonçant les privilèges accordés aux entreprises exploitant les ressources du Nouveau-Québec ainsi que le gaspillage et le favoritisme dont profitent les « amis » de l'Union nationale. Guerre de mots et de chiffres Mais le thème central de la campagne reste l'autonomie provinciale. Se présentant comme le seul capable de préserver celle-ci, Duplessis dénonce l'attitude de Godbout face à Ottawa pendant la guerre. Le 28 juillet, il demande aux électeurs « (est-ce que) nous aurons à Québec un gouvernement qui sera à la remorque du gouvernement fédéral ou un gouvernement qui sera véritablement le serviteur du peuple » ? (25 juin 1948, p. 12) Accusant le premier ministre de prôner la confrontation, le chef libéral affirme de son côté : « Les ententes fédérales ne constituent aucun danger pour notre autonomie. » (5 juillet 1948, p. 10) Une complexe guerre des chiffres oppose les deux hommes. Le leader unioniste la résume dans une phrase particulièrement dure faisant allusion aux différends fiscaux avec Ottawa : « J'aime mieux croire que M. Godbout ne comprend pas du tout le problème qui se pose que de penser qu'il est prêt à vendre sa race et sa province pour $65 millions. » (5 juillet 1948, p. 2) Attaque à laquelle fait écho le slogan unioniste qui fera époque : « Les libéraux donnent aux étrangers, Duplessis donne à sa province. » Godbout tente de rassurer l'électorat en annonçant le 18 juillet que tout accord fiscal avec Ottawa devra passer par un référendum. Il tourne aussi en dérision les accusations de l'Union nationale qui évoque des liens possibles entre libéraux et communistes. Cette obsession communiste, même dans un contexte de guerre froide, ne serait selon lui qu'un leurre servant à faire oublier que : « Le programme de M. Duplessis (...) ne compte que sur deux articles : la lutte au gouvernement du pays et le communisme. » (28 juin 1948, p. 7) La stratégie unioniste porte tout de même des fruits. Avec la disparition du Bloc populaire, l'électorat nationaliste semble en voie de se ranger massivement derrière les Bleus. Tout en exprimant des réserves à leur endroit, l'éditorialiste du Devoir, Gérard Filion, place lui aussi la question de l'autonomie provinciale au centre de ses préoccupations : « Entre la capitulation sans conditions et la résistance, même imparfaite, il n'y a pas de choix. Le deuxième s'impose. » (14 juillet 1948, p. 1) À l'approche du vote, Duplessis reçoit même le soutien de son ancien rival, le maire de Montréal Camillien Houde. Ce dernier, dont la hargne envers les libéraux est viscérale, pousse la note jusqu'à participer à une assemblée publique avec le premier ministre sortant, au marché Saint-Jacques, une semaine avant le scrutin. Le secrétaire d'État aux Affaires extérieures canadiennes, Louis Saint-Laurent, fait de son côté campagne en faveur de Godbout. L'importance accordée à la question de l'autonomie provinciale face à Ottawa fait toutefois de son implication une arme à double tranchant pour le Parti libéral. L'Union nationale remporte une victoire spectaculaire le 28 juillet. Avec 51,2% des voix, elle rafle 82 des 92 sièges en jeu. Les libéraux doivent se contenter de 36,2% et de 8 sièges, la plus faible députation de leur histoire. Ce résultat étonnant éclipse presque totalement dans la presse le score de l'Union des électeurs qui obtient 140 000 voix (9,2%), surtout en milieu rural, sans faire élire de député. Dans les analyses, il n'y en a que pour le triomphe du premier ministre Duplessis et la dégringolade du Parti libéral. Au pouvoir à Québec de 1897 à 1936, les libéraux ont vu leurs appuis se tarir chez les francophones et dans les régions, au point où ils n'ont plus que deux députés à l'extérieur de l'île de Montréal. À l'heure des remises en question, ils devront compter sur un nouveau chef pour les relancer puisque Godbout, battu dans sa circonscription, quittera ses fonctions. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Conrad Black, Duplessis : le pouvoir, Montréal, Éditions de l?Homme, 1977, 623 pages. Paul-André Comeau, Le Bloc populaire, 1942-1948, Montréal, Québec/Amérique, 1982, 478 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages. Jean-Guy Genest, Godbout, Sillery, Septentrion, 1996, 390 pages. Pierre Godin, Daniel Johnson, 1946-1964, la passion du pouvoir, Montréal, Éditions de l'Homme, 1980, 456 pages. Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages. Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960). Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages. Herbert F. Quinn, The Union Nationale, a Study of Quebec Nationalism, Toronto, Toronto University Press, 1963, 249 pages. Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages. |
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