Élections québécoises de 1952

 
16 juillet 1952

L'apogée d'une redoubtable machine électorale


Maurice Duplessis, premier ministre du Québec
La déconfiture de 1948 laisse le Parti libéral avec seulement 8 députés à l'Assemblée législative. Après le départ du chef Adélard Godbout, puis l'intérim de George Marler, ils se tournent vers un jeune député fédéral, Georges-Émile Lapalme, pour donner un nouvel élan à leur parti.

La tâche s'annonce ardue puisque, pour sa première expérience sur la scène provinciale, celui-ci doit faire face à Maurice Duplessis. Député de Trois-Rivières depuis un quart de siècle, le leader de l'Union nationale a une feuille de route impressionnante, dont trois mandats au poste de premier ministre (1936-1939, 1944-1948, 1948-1952).

Lapalme entre dans la mêlée

Duplessis et Lapalme sont les figures de proue des deux formations qui dominent, et de loin, l'échiquier politique québécois. Malgré le support de 9,2% des électeurs en 1948, l'Union des électeurs n'est pas sur les rangs en 1952, ses dirigeants n'ayant « pas une once d'énergie à gaspiller dans une contestation électorale dont ils n'attendent aucun avantage pour leur cause ». (4 juin, p. 3) Le Parti social démocratique du Québec, qui défend des idées de gauche, a pour sa part une influence limitée. Dirigé par Thérèse Casgrain, la première femme à la tête d'un parti politique québécois, il ne compte que 23 candidats pour les 92 sièges en jeu.

La campagne des libéraux se met en branle à Joliette le 7 juin. Le choix de l'endroit n'est pas fortuit car c'est dans cette circonscription, fief du ministre du Travail Antonio Barrette, que Lapalme se présente. Le chef de 45 ans défend son programme axé sur le thème de la justice sociale, mais il consacre aussi beaucoup de temps à dénigrer le gouvernement sortant. Les problèmes dans le logement, les lois ouvrières et les privilèges accordés aux entreprises exploitant le minerai de l'Ungava - pour « une cent la tonne » selon lui - , sont au coeur de ses attaques. Les libéraux s'en prennent aussi à l'intégrité de l'Union nationale, évoquant la corruption, la situation de sa caisse électorale, celle des permis de boisson ainsi que l'obsession anti-communiste qui ne serait « qu'un écran de fumée ». (9 juin, p. 3.)

Une semaine plus tard, Duplessis annonce la couleur à son tour devant une multitude rassemblée, comme c'est la coutume, à Trois-Rivières. Dans la foulée du slogan « Laissons Duplessis continuer son oeuvre », il fait un inventaire détaillé des réalisations de son gouvernement. Construction de routes, d'écoles, d'hôpitaux, baisse de la dette et avancées dans l'électrification rurale sont en évidence dans ce discours qui, comme lors des campagnes précédentes, fait une place de choix à l'autonomie provinciale. Imageant son propos en parlant de la « tente d'oxygène fédérale », le premier ministre va jusqu'à affirmer : « La grande question de l'heure, c'est la conservation de nos droits. C'est une question de vie ou de mort. » (4 juillet, p. 3)

Duplessis utilise ce thème pour condamner une fois de plus l'attitude d'Adélard Godbout face à Ottawa pendant la guerre. Il vise également à placer Lapalme, qui a siégé à la Chambre des communes de 1945 à 1950, sur la défensive. Les unionistes ne se privent pas non plus de ridiculiser l'inexpérience de ce dernier qu'ils dépeignent comme un radical ayant reçu l'appui des communistes, ce que nieront libéraux et communistes.

Des critiques acerbes

A l'approche du scrutin, le ton se durcit. Lapalme est décrié par ses adversaires comme un « chef artificiel » et le serviteur du Parti libéral fédéral, dont certains membres sont engagés dans la campagne. Même dans l'hommage qu'il rend à l'ex-premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, décédé le 6 juillet, Duplessis réussit à écorcher son rival au passage : « C'était à l'époque où le chef de l'opposition n'avait pas peur de siéger en chambre. » (7 juillet, p. 3) (Lapalme a choisi d'attendre les élections générales avant de briguer un siège.)

Les libéraux ne sont pas en reste, recourant à une galerie d'expressions évocatrices pour décrire l'attitude autoritaire du gouvernement : « clique », « saboteur no. 1 de l'autonomie », « dictature », « régime de Gestapo », etc. Lapalme fait même allusion à quelques reprises à la vie privée du chef unioniste, mais sans préciser sa pensée.

Bien que favorable aux libéraux, l'éditorialiste Gérard Filion du Devoir déplore le ton des discours ainsi que l'absence de contenu, allant jusqu'à parler de « l'indigence intellectuelle de la présente campagne ». (15 juillet, p. 4) » À cela s'ajoute, dans les jours précédant le vote, une pluie de rumeurs sur les stratégies frauduleuses et les méthodes d'intimidation qui seraient en préparation.

Le résultat, lui, reste ouvert aux spéculations. Un sondage réalisé auprès des abonnés du Devoir le 14 juin, un mois avant le scrutin, avait donné un avantage démesuré aux libéraux, soit 1709 voix sur 2321 (73%). Cette consultation, dépourvue de base scientifique, en disait toutefois plus long sur les sentiments du lectorat du Devoir que sur l'humeur de la population québécoise.

De fait, l'Union nationale remporte une autre victoire le 16 juillet, la troisième consécutive, avec 50,5% des voix et 68 sièges, soit une nette majorité. Trois ministres d'État mordent la poussière, mais les principales têtes d'affiche du gouvernement sont reportées au pouvoir. Malgré la défaite de Lapalme dans Joliette - il sera élu en 1953 lors d'une partielle dans Outremont - , le Parti libéral effectue un certain redressement par rapport à 1948. Il fait élire 23 députés avec 45,8% du vote. Les Rouges s'affirment particulièrement à Montréal où ils s'emparent de 10 des 16 circonscriptions, malgré un flirt des unionistes avec « l'élément anglo-protestant » et l'appui que leur accorde le maire Camillien Houde.

Cette fois, aucun tiers parti ne se distingue : unionistes et libéraux se partagent plus de 96% des voix ! Les ouvriers n'avaient peut-être « rien à attendre des vieux partis » (12 juillet, p. 3), de l'avis de Thérèse Casgrain, mais ils ont été peu nombreux à répondre à l'appel du Parti social démocratique du Québec qui termine troisième avec moins de 1% du vote. Le seul à échapper à cette polarisation est l'indépendant Frank Hanley dans Montréal-Sainte-Anne. Même le vétéran René Chaloult, sous la bannière nationaliste, subit la défaite dans Québec par près de 1500 voix.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Conrad Black, Duplessis : le pouvoir, Montréal, Éditions de l?Homme, 1977, 623 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Pierre Godin, Daniel Johnson, 1946-1964, la passion du pouvoir, Montréal, Éditions de l'Homme, 1980, 456 pages.

Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages.

Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960).

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages.

Herbert F. Quinn, The Union Nationale, a Study of Quebec Nationalism, Toronto, Toronto University Press, 1963, 249 pages.

Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Union nationale (UN)6873,91
Parti libéral du Québec (PLQ)2325,00
Total92100.00

Répartition des votes
PartiN%
Union nationale (UN)847 98350,50
Parti libéral du Québec (PLQ)768 53945,77
Social démocratique (SDO)16 0390,96
Indépendant (IND)13 8460,82
Union nationale indépendant (UNI)13 1970,79
Parti national (PNA)9 7340,58
Libéral indépendant (LII)4 9660,30
Ouvrier progressiste (OUP)3 9320,23
Ouvrier (OUV)1 0270,06
Total1 679 263100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale4 055 681
Personnes inscrites2 246 998
Suffrages exprimés1 704 911
Suffrages valides1 679 263


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite55,40
% de participation75,88
% des suffrages valides98,50
% de la population s'étant exprimée42,04


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges92
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats236
Nombre de candidates3
Nombre de femmes élues0


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines1,27
% des femmes à l'assemblée0,00
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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