Élections québécoises de 1956

 
20 juin 1956

Dernier triomphe de l'ère duplessiste


Maurice Duplessis célèbre la victoire de l'Union nationale
La prospérité économique des années 1950 profite au gouvernement de l'Union nationale. Au cours de la campagne électorale du printemps 1956, ses porte-parole rappellent haut et fort leurs principales réalisations comme l'instauration d'un impôt sur le revenu provincial, la construction de routes, d'écoles et d'hôpitaux ainsi que les avancées dans l'électrification rurale. Malgré ses 66 ans, le premier ministre Maurice Duplessis semble bien en selle pour une quatrième victoire consécutive et une cinquième en carrière, avec celle de 1936.

À boulets rouges

Depuis la défaite de 1952, le chef libéral Georges-Émile Lapalme tente de relancer sa formation. Entré à l'Assemblée législative en 1953, il crée deux ans plus tard la Fédération libérale du Québec avec l'intention de renforcer l'autonomie de son parti, devenu le Parti libéral du Québec, par rapport aux libéraux fédéraux.

Dans son programme, Lapalme prévoit hausser le crédit agricole, rendre l'enseignement primaire gratuit et abolir des lois ouvrières jugées inéquitables. Il compte aussi récupérer auprès d'Ottawa des sommes que le premier ministre Duplessis refuse, jugeant qu'il s'agit d'un empiètement sur la juridiction provinciale. Selon lui : « L'autonomie, M. Duplessis n'en fait qu'un paravent pour cacher les turpitudes de son régime. » (12 juin, p. 2)

Les libéraux consacrent d'ailleurs la campagne à attaquer le gouvernement sous tous les angles. Ils dénoncent la corruption, le gaspillage, la mauvaise gestion, l'exode des industries, les faibles redevances versées par les entreprises minières de l'Ungava ainsi que le sort fait au rapport de la Commission Tremblay sur les problèmes constitutionnels. De plus, ils déplorent l'usage à des fins partisanes de la Loi 34, faisant passer de deux à un le nombre d'énumérateurs prévus pour la confection de la liste électorale. À leurs yeux, ils constituent « une équipe d'hommes neufs qui veulent faire de la politique autre chose qu'une affaire de calembours et de parti ». (22 mai, p. 3.)

Un vote pour la lampe électrique

L'Union nationale ne se cantonne pas sur la défensive. Duplessis présente des chiffres avantageux pour démontrer les bienfaits du développement de l'Ungava. Il raille aussi les politiques libérales en utilisant une formule colorée, faisant référence au progrès que constitue l'électrification rurale : « Un vote pour l'Union nationale, c'est un vote pour la lampe électrique, tandis qu'un vote pour nos adversaires c'est un vote pour la lampe à l'huile. » (14 juin, p. 2)

Son principal cheval de bataille demeure la lutte pour l'autonomie provinciale qu'il définit comme « la liberté de faire ce qui nous plaît avec ce qui nous revient. Elle s'oppose à la centralisation, souhaitée par M. Lapalme et les libéraux. » (13 juin, p. 3) Ridiculisant les conférences fédérales-provinciales - qu'il qualifie de « cir-conférences » - , le premier ministre assure les électeurs qu'il ne signera jamais d'entente permanente avec le fédéral.

À l'aise sur ce terrain, il en profite pour asséner ses coups les plus durs à ses adversaires : « Peu leur importe de vendre la province, pourvu que leur parti subsiste. » (21 mai, p. 3) La présence active de ministres fédéraux dans la campagne, côte à côte avec les libéraux provinciaux, constitue à cet égard une cible de choix que Duplessis n'hésite pas à exploiter.

Course aux appuis

Le Parti libéral tente tant bien que mal de former une large coalition. Dès avril, les créditistes l'assurent de leur soutien. Un de leurs membres les plus connus, l'ex-député fédéral Réal Caouette, est d'ailleurs sur les rangs sous la bannière libérale dans Abitibi-Est. Des leaders de l'Union des électeurs, comme Louis Even et Gilberte Côté-Mercier, participent même à des rassemblements libéraux, comme celui qui a lieu au Forum de Montréal le 11 juin.

Les candidats indépendants René Chaloult et Pierre Laporte reçoivent aussi l'appui de Lapalme. Tablant sur l'appui des chefs syndicaux et d'une certaine élite intellectuelle, Laporte affirme : « Nous avons de notre côté toutes les forces de l'opposition. L'Union nationale est isolée. » (14 mai, p. 3)

Cela dit, il y a d'autres coureurs à la ligne de départ. C'est le cas du Parti ouvrier progressiste, qui présente 32 candidats, et du Parti social démocratique de Thérèse Casgrain, qui en compte 26. Des différends entre sociaux-démocrates et libéraux sont même étalés dans une lettre ouverte, parue dans Le Devoir, signée entre autres par les futurs premiers ministres René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau. Même si Mme Casgrain affirme que « Les gens sont dégoûtés de la carence des vieux partis et il nous faut des solutions nouvelles » (15 mai, p. 3), son parti n'obtiendra que 11 232 voix et sera impuissant à faire élire un seul député.

La lutte électorale se joue également dans l'arène médiatique. Les libéraux reçoivent l'appui du journal Le Devoir. Un cahier spécial, intitulé « L'Union nationale telle qu'elle est », est publié le 29 mai, avec notamment la participation de Pierre Laporte qui est sur le point de quitter le journal.

L'Union nationale a pour sa part l'appui de plusieurs quotidiens et ses publicités tapissent les pages des journaux. Celles dénonçant l'entrée au pays d'oeufs polonais sont particulièrement éloquentes. Montée en épingle, cette polémique anodine sert à convaincre les électeurs de l'insensibilité d'Ottawa à l'endroit des cultivateurs québécois et à établir des liens entre communistes et libéraux, ce qui fait évidemment réagir ces derniers. La bataille pour la propagande se livre sur plusieurs fronts. En pleine campagne, l'historien Robert Rumilly, un sympathisant duplessiste, signe l'ouvrage « Quinze années de réalisations : les faits parlent ». Il y fait l'apologie du régime unioniste.

Le scrutin du 20 juin met fin à cette dure campagne, marquée de nombreuses irrégularités. Elles inciteront les abbés Gérard Dion et Louis O'Neill à écrire, quelques semaines plus tard, un article intitulé « L'immoralité politique dans la province de Québec ».

Les résultats sont presque un miroir de ceux de 1952, alors que l'Union nationale remporte une victoire décisive avec 51,8 % des votes et 72 sièges sur 93, incluant tous les ministres sortants. Les libéraux font pour leur part élire 20 députés, dont Lapalme, mais Caouette, Chaloult et Laporte mordent la poussière, sort qui est également réservé à tous les candidats du Parti social démocratique.

Quelques années plus tard, le politologue Vincent Lemieux analysera le dénouement de ces élections en ces termes : « L'impuissance des libéraux à incarner les aspirations nationalistes du Québec avait, une fois de plus, fait le jeu de l'Union nationale : appelé à choisir entre une politique sociale et une politique nationale, le Québec avait opté pour la seconde (1). »

(1) Vincent Lemieux, Quatre élections provinciales au Québec 1956-1966, Québec, Presses de l'université Laval, 1969, p. 10.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La législation électorale au Québec, 1790-1967, Coll. « Cahiers de Sainte-Marie », Montréal, Éditions Sainte-Marie, 1969, 197 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Conrad Black, Duplessis : le pouvoir, Montréal, Éditions de l?Homme, 1977, 623 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Pierre Godin, Daniel Johnson, 1946-1964, la passion du pouvoir, Montréal, Éditions de l'Homme, 1980, 456 pages.

Jean Hamelin, Marcel Hamelin, Les moeurs électorales dans le Québec de 1791 à nos jours, Montréal, Édition du Jour, 1962, 124 pages.

Jean Hamelin, Jean Letarte et Marcel Hamelin, « Les élections provinciales dans le Québec 1867-1956 », Numéro spécial des Cahiers de géographie de Québec, 4, 7 (octobre 1959 - mars 1960).

Vincent Lemieux, Quatre élections provinciales au Québec, 1956-1966, Québec, Presses de l'Université Laval, 1969, 246 pages.

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages.

Herbert F. Quinn, The Union Nationale, a Study of Quebec Nationalism, Toronto, Toronto University Press, 1963, 249 pages.

Jean-Louis Roy, Les programmes électoraux du Québec : un siècle de programmes politiques québécois, tome II, 1931-1966, Coll. « Québécana », Ottawa, Leméac, 1971, 236 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Union nationale (UN)7277,42
Parti libéral du Québec (PLQ)2021,51
Indépendant (IND)11,08
Total93100.00

Répartition des votes
PartiN%
Union nationale (UN)956 08251,80
Parti libéral du Québec (PLQ)828 26444,87
Indépendant (IND)33 2051,80
Social démocratique (SDO)11 2320,61
Libéral indépendant (LII)4 4380,24
Union nationale indépendant (UNI)4 1080,22
Ouvrier (OUV)1 2740,07
Union nationale ouvrier (UNO)5160,03
Capital familial (CAF)930,01
Total1 845 729100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale4 628 378
Personnes inscrites2 393 360
Suffrages exprimés1 874 510
Suffrages valides1 845 729


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite51,71
% de participation78,32
% des suffrages valides98,46
% de la population s'étant exprimée40,50


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges93
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats272
Nombre de candidates7
Nombre de femmes élues0


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines2,57
% des femmes à l'assemblée0,00
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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