Élections québécoises de 1970

 
29 avril 1970

À l'heure du réalignement


Robert Bourassa, premier ministre du Québec
Sous le leadership de Daniel Johnson, décédé le 26 septembre 1968, et de son successeur Jean-Jacques Bertrand, l'Union nationale poursuit dans la foulée des libéraux de Jean Lesage. L'État se dote de nouveaux instruments - Rexfor (exploitation forestière), Soquip (initiative pétrolière), Radio-Québec, Loto-Québec, Société d'habitation du Québec, etc. - , alors que le système d'éducation poursuit sa croissance, notamment avec le réseau des cégeps et l'ajout d'universités francophones.

Cette période est marquée, ici comme ailleurs en Occident, par de fortes turbulences - militantisme étudiant et syndical, Front de libération du Québec, etc. Le nationalisme québécois est en plein essor et l'adoption en novembre 1969 de la Loi 63, accordant aux parents le libre choix de la langue d'enseignement de leurs enfants, suscite un tollé. Il ébranle le gouvernement Bertrand.

Une nouvelle donne

En janvier 1970, le « momentum » semble du côté du Parti libéral du Québec qui élit un nouveau chef. Il s'agit de Robert Bourassa, un économiste de 36 ans qui veut répondre aux aspirations des jeunes diplômés québécois, de plus en plus nombreux à envahir le marché du travail. Le député de Mercier frappe un coup d'éclat en promettant « 100 000 nouveaux emplois », un engagement prioritaire qui est au centre de sa campagne : « C'est plus qu'un slogan, c'est une réalité urgente. » (4 avril, p. 2)

L'attention des médias se porte aussi sur l'arrivée du Parti québécois, une formation indépendantiste née en octobre 1968 de la fusion du Mouvement souveraineté-association et du Ralliement national. L'autre parti indépendantiste, le Rassemblement pour l'indépendance nationale, s'est sabordé en 1968 au profit du PQ dont le chef est l'ex-ministre libéral René Lévesque. Ce dernier n'épargne ni le premier ministre Bertrand ni son ex-collègue Bourassa - « un illusionniste bien plus qu'un économiste ». (6 avril, p. 2) Le chef péquiste attire les foules et gagne le respect de la presse qui ne tarde pas à le prendre, ainsi que les figures dominantes de son équipe - Jacques Parizeau, Jacques-Yvan Morin, Pierre Bourgault, etc. - , au sérieux.

Le scrutin de 1970 innove à un autre niveau puisqu'un quatrième parti, le Ralliement créditiste, est lui aussi susceptible de remporter des circonscriptions. Dirigée depuis sa création en 1970 par Camil Samson, un jeune homme de 35 ans, cette formation aux idées conservatrices est une aile provinciale du Ralliement créditiste qui a fait élire plusieurs députés sur la scène fédérale au cours des années 1960. Courtisant davantage l'électorat rural, Samson réserve ses meilleures piques à l'héritage de la Révolution tranquille qu'il résume ainsi : « C'est le marasme dans l'économie, c'est le marasme au nom de l'endettement, c'est le marasme en éducation. » (6 avril, p. 2)

Économie et indépendance

Même si le mécontentement engendré par la Loi 63 place le gouvernement sur la défensive, cette lutte à quatre, du jamais-vu au Québec, tourne autour d'autres thèmes. D'abord, l'économie. Dans un débat radiophonique qui l'a opposé à René Lévesque deux semaines avant le déclenchement des élections, Robert Bourassa annonce la couleur en faisant sa priorité des enjeux économiques. Il développe ses arguments dans le livre « Bourassa-Québec », publié le 31 mars, et martèle sur toutes les tribunes l'importance de lui confier les rênes du gouvernement plutôt que de risquer « l'aventure » du projet indépendantiste.

À mesure que la campagne progresse, l'intérêt grandissant porté au Parti québécois amène aussi la question constitutionnelle sous les réflecteurs. Bourassa brandit la menace des coûts et des conséquences de l'indépendance, rappelant que : « Le Parti libéral du Québec s'engage à miser positivement sur une véritable fédération. » (10 avril, p. 1) Soucieux de raffermir ses appuis dans les milieux nationalistes, Jean-Jacques Bertrand tient pour sa part un discours plus revendicateur : « Il faut enfin que le Québec sache où il va et que le Canada tout entier le sache aussi. » (6 avril, p. 1) Dans cette optique, il déclare, lors des assises de l'Union nationale, que si les négociations constitutionnelles avec Ottawa n'aboutissent pas au cours de son futur mandat, il tiendra un référendum sur l'indépendance en 1974.

Cette position ne fait pas ombrage à la campagne péquiste. À sa première tentative électorale, le parti de René Lévesque frappe l'imagination. Son financement populaire, ses caravanes destinées au grand public - écoles, centres commerciaux, usines, etc. - ainsi que la ferveur du chef font mouche auprès des jeunes de 18 à 25 ans. Ce groupe enthousiaste, et en pleine expansion, participe massivement aux rassemblements péquistes. Lors du lancement officiel, le 5 avril, on estime à 12 000 personnes la foule qui déborde de l'aréna Maurice-Richard. Après un blitz de 8 villes, devant 75 000 partisans, le PQ se paie un autre bain de foule en fin de parcours dans un centre Paul-Sauvé survolté.

Les sondages, qui se multiplient, confirment que les péquistes devanceraient nettement les créditistes et les unionistes dans les intentions de vote. Ils talonneraient même les libéraux et leur chef. Ce dernier jouirait toutefois d'une plus grande popularité que Lévesque.

Une offre diversifiée

Cette percée apparente est mise à l'épreuve dans les dernières semaines. Le ton se raidit à l'endroit du Parti québécois et la « piasse à Lévesque », référence à la monnaie d'un éventuel Québec indépendant, est tournée en dérision. Dans un bulletin de la Fédération libérale du Canada intitulé « Quoi de neuf », on évoque la dépendance économique de la province au fédéral. Le 26 avril, le départ en direction de Toronto de fourgons blindés contenant des certificats de valeurs mobilières - le « coup de la Brink's » - vise aussi à faire réfléchir sur l'instabilité qui pourrait suivre une victoire péquiste.

Le 29 avril, 84,2% des électeurs éligibles se présentent aux urnes, un sommet depuis le début du siècle. Quatre partis obtiennent plus de 10% des votes, un fait sans précédent au Québec (le NPD-Québec a 13 candidats, mais un faible pourcentage des voix).

La victoire est sans équivoque pour les libéraux - 72 sièges, 45,4% des votes - dont le chef, Robert Bourassa, devient le plus jeune premier ministre de la province à 36 ans. Pour former son cabinet, celui-ci peut compter sur un amalgame de vétérans et de nouveaux venus.

L'Union nationale encaisse pour sa part un cuisant revers avec seulement 17 sièges. Bertrand sera à la tête de l'opposition officielle, mais plusieurs de ses ministres ont été évincés et, avec 19,6% des voix, son parti connaît un creux historique.

La situation est plus reluisante pour les créditistes. À leur première tentative sur la scène provinciale, ceux-ci obtiennent 11,2% des votes et font élire 12 candidats. Comme pour l'Union nationale, il s'agit de gains effectués dans les régions (Beauce, Nord-Ouest de la province, etc.).

Enfin, l'image du verre à demi vide ou à demi plein s'applique au Parti québécois qui a rallié à sa cause 23,1% des électeurs, un record pour une formation indépendantiste. Ce qui fait dire à Lévesque, le 29 avril : « Ne trouvez-vous pas que c'est une défaite qui a l'air d'une victoire ? » Une maigre récolte de 7 députés, presque tous sur l'île de Montréal, teinte cependant ce résultat, tout comme les défaites que subissent les principaux ténors péquistes, dont Lévesque et Parizeau.

Des analystes parleront d'élection de réalignement pour décrire ce scrutin unique.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Le Croisé (1930-1970), Montréal, Québec/Amérique, 2001, 624 pages.

Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Le Baron (1970-1985), Montréal, Québec/Amérique, 2002, 535 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Graham Fraser, Le Parti québécois, Montréal, Libre Expression, 1984, 432 pages.

Pierre Godin, René Lévesque : Héros malgré lui (1960-1976), Montréal, Boréal, 1997, 732 pages.

Guy Lachapelle, Robert Comeau et al., Robert Bourassa : un bâtisseur tranquille, Coll. Prisme, Québec, Presses de l'Université Laval, 2003, 406 pages.

Daniel Latouche, Guy Lord et Jean-Guy Vaillancourt, dir., Le processus électoral au Québec : les élections provinciales de 1970 et 1973, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, 288 pages.

Vincent Lemieux, Marcel Gilbert et André Blais, Une élection de réalignement. L'élection générale du 29 avril 1970 au Québec, Montréal, Éditions du Jour, 1970, 182 pages.

Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Ian MacDonald, De Bourassa à Bourassa, Montréal, Primeur Sand, 1985, 267 pages.

Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages.

Vera Murray, Le Parti québécois : de la fondation à la prise du pouvoir, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, 241 pages.

Réjean Pelletier, Partis politiques et société québécoise : de Duplessis à Bourassa, 1944-1970, Montréal, Québec/Amérique, 1989, 397 pages.

Michel Vastel, Bourassa, Toronto, Macmillan Canada, 1991, 244 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)7266,67
Union nationale (UN)1715,74
Ralliement créditiste (RAC)1211,11
Parti québécois (PQ)76,48
Total108100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti libéral du Québec (PLQ)1 304 34145,40
Parti québécois (PQ)662 40423,06
Union nationale (UN)564 54419,65
Ralliement créditiste (RAC)321 37011,19
Indépendant (IND)12 5280,44
Nouveau Parti démocratique du Québec (NPD)4 3740,15
Parti québécois indépendant (PQI)2 9980,10
Parti communiste (PCO)2130,01
Ligue socialiste (LSO)1450,01
Crédit social uni (CSU)530,00
Total2 872 970100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale6 137 305
Personnes inscrites3 478 578
Suffrages exprimés2 929 999
Suffrages valides2 872 970


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite56,68
% de participation84,23
% des suffrages valides98,05
% de la population s'étant exprimée47,74


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges108
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats466
Nombre de candidates9
Nombre de femmes élues1


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines1,93
% des femmes à l'assemblée0,93
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
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