29 octobre 1973Coup de balai libéral
En 1973, une remarquable performance au niveau de la création d'emplois donne un nouvel élan au premier ministre qui, trois ans et demi après être entré en fonction, est tenté de déclencher des élections précipitées. Une telle annonce pourrait favoriser son gouvernement, d'autant plus qu'une réforme électorale venant d'être adoptée écourte la durée des campagnes. Les partis populaires en milieu rural, comme l'Union nationale et le Parti créditiste, seraient également affectés par le redécoupage des circonscriptions qui prévoit un meilleur équilibre au niveau du nombre d'électeurs. Un peloton dispersé Dès que l'annonce du scrutin est faite, le 25 septembre, les libéraux s'efforcent d'imposer l'économie comme thème central - « Bourassa construit ». Considérant que la province a progressé sur quatre fronts pendant son mandat - relance économique, assainissement des finances publiques, restauration du climat social, affirmation du Québec à l'intérieur du Canada - , le premier ministre ne fait pas de promesses éclatantes. Il s'engage cependant à aider la classe moyenne et à améliorer la « qualité de vie du citoyen et de la famille québécoise ». (programme du parti) Décriant la hâte des libéraux, « qui en ont plus à cacher qu'à montrer » (26 septembre, p. 6), le chef du Parti québécois, René Lévesque, défend un programme diversifié. Il comprend, entre autres, une hausse des dépenses sociales, l'abrogation de la Loi 63 (libre choix de la langue d'enseignement), l'abolition des caisses électorales occultes et, évidemment, l'accession du Québec à l'indépendance. Dès les premiers sondages, les péquistes s'affirment comme les adversaires les plus sérieux des libéraux. Et Lévesque, dont l'attitude plus détendue est soulignée par plusieurs, apparaît comme un leader de plus en plus assuré. Trois ans après avoir été écartée du pouvoir, l'Union nationale semble pour sa part en panne sèche. Le triomphe de Gabriel Loubier, lors de la course au leadership de juin 1971, a été celui de l'aile conservatrice du parti. Les unionistes connaissent une période de remise en question au cours de laquelle ils adoptent même un nouveau nom : « Unité-Québec ». Derrière le slogan « C'a plus de bon sens », Loubier opte pour une stratégie « comté par comté », comme celle que ses prédécesseurs ont utilisée dans le passé. Les choses ne s'annoncent pas faciles non plus pour le Parti créditiste, nom sous lequel l'ex-Ralliement créditiste fait campagne en 1973. Cette formation aux idées conservatrices courtise, elle aussi, l'électorat rural. L'arrivée de l'ex-député libéral Yvon Dupuis comme chef, en février 1973, n'a pas suffi à aplanir les divisions internes qui subsistent. Au cours des assemblées du parti, Dupuis prend ses adversaires de front, tirant à boulets rouges sur les séparatistes, les socialistes, les journalistes de Radio-Canada et les professeurs gauchistes. Les réformes des années 1960 en matière d'éducation sont d'ailleurs une des cibles de prédilection des créditistes. Ils consacrent 21 articles à ce thème dans le manifeste qu'ils déposent le 14 octobre. Budget controversé Le fait saillant de la campagne survient le 9 octobre, lorsque le Parti québécois prend l'initiative de présenter un budget fictif pour 1975-76, première année d'un éventuel Québec indépendant. Tablant sur des coupes dans les dédoublements provinciaux-fédéraux ainsi que sur des réductions de dépenses en matière de défense, les péquistes avancent qu'ils pourraient consacrer 45% d'un budget de 12 milliards de dollars aux mesures sociales. Et ce, tout en dégageant un surplus de 181 millions de dollars. Aux yeux des concepteurs du document, il est « clair que le Québec a les ressources physiques et humaines requises pour être un pays ». Ce « budget de l'an I » devient le point focal des discussions. Plusieurs s'interrogent sur la question de la monnaie, dont le premier ministre Bourassa qui tourne cette initiative en ridicule, le qualifiant de « créditisme pour intellectuels » et d' « exercice comptable qui prouve l'irréalisme de l'option séparatiste ». (13 octobre, p. 1 et 6) Une guerre des chiffres s'engage, dont un débat à quatre, le 19 octobre, avec comme principaux participants l'économiste péquiste Jacques Parizeau et le ministre des Finances Raymond Garneau. Sur l'offensive même s'ils forment le gouvernement, les libéraux gardent l'ascendant dans les sondages. Même la lutte pour le deuxième rang perd de son intérêt puisque le Parti québécois devance clairement les créditistes et l'Union nationale qui tirent de la patte. Une des dernières occasions de renverser la vapeur est un débat radiophonique des chefs qui se déroule à Sherbrooke le 27 octobre. La formule retenue ne favorisant pas les échanges, il ne permet à personne de se détacher. Une opposition laminée Dans le sprint final, le Parti québécois tente une dernière fois de marquer des points. Il fait publier dans les journaux des publicités expliquant sa démarche en matière constitutionnelle. Elles précisent que l'élection d'un gouvernement péquiste serait suivie d'une période de négociations avec le fédéral, menant à un référendum sur l'indépendance en 1975. Cette approche par étapes - « Une chose à la fois, et chacune en son temps ! » (27 octobre, p. 6) - se veut rassurante par rapport au discours libéral selon lequel « D'un côté s'offre l'aventure et de l'autre la stabilité. » (29 octobre, p. 6) Le 29 octobre, les Québécois donnent un mandat fort aux libéraux : 54,6% des votes et 102 députés sur les 110 de l'Assemblée nationale. Au niveau des sièges, il s'agit de la plus forte domination depuis les élections de 1948. De plus, les grosses pointures du Parti libéral ont toutes remporté la victoire dans leurs circonscriptions respectives. Ce n'est pas le cas du Parti québécois qui avec 30,2% des appuis, un sommet, doit se contenter de 6 députés, soit un de moins qu'en 1970. Cette disproportion entre le pourcentage de voix et le nombre d'élus met une fois de plus en relief les tares du système uninominal à un tour. D'autant plus que les observateurs sont unanimes à reconnaître que les débats à la chambre auraient profité de la présence de Lévesque et Parizeau, vaincus dans Dorion et Crémazie. Si les créditistes survivent tant bien que mal à la tempête avec deux députés - Camil Samson et Fabien Roy - , l'Union nationale se retrouve complètement évincée d'une représentation parlementaire, une première depuis sa création. Son score de 4,9% semble marquer la fin d'une époque, plusieurs se risquant même à pronostiquer la mort du parti de Maurice Duplessis. Loubier quittera son poste de chef tout comme le créditiste Yvon Dupuis, défait décisivement dans Saint-Jean. Aux yeux de ce dernier, la polarisation autour de la question constitutionnelle explique le peu de succès de son parti : « Le peuple, pour être certain d'opposer le fédéralisme à la séparation, ne pouvait prendre de chance. » (30 octobre, p. 1) Cette situation aurait profité aux libéraux et aux péquistes qui ont obtenu près de 85% des voix, alors que plus de 80% des Québécois se sont présentés aux urnes. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Le Baron (1970-1985), Montréal, Québec/Amérique, 2002, 535 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages. Graham Fraser, Le Parti québécois, Montréal, Libre Expression, 1984, 432 pages. Pierre Godin, René Lévesque : Héros malgré lui (1960-1976), Montréal, Boréal, 1997, 732 pages. Guy Lachapelle, Robert Comeau et al., Robert Bourassa : un bâtisseur tranquille, Coll. Prisme, Québec, Presses de l'Université Laval, 2003, 406 pages. Daniel Latouche, Guy Lord et Jean-Guy Vaillancourt, dir., Le processus électoral au Québec : les élections provinciales de 1970 et 1973, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, 288 pages. Vincent Lemieux, Le quotient politique vrai. Le vote provincial et fédéral au Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973, 274 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Ian MacDonald, De Bourassa à Bourassa, Montréal, Primeur Sand, 1985, 267 pages. Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages. Vera Murray, Le Parti québécois : de la fondation à la prise du pouvoir, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, 241 pages. Michel Vastel, Bourassa, Toronto, Macmillan Canada, 1991, 244 pages. |
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