Élections québécoises de 1976

 
15 novembre 1976

Les élections qui ont secoué le Canada


René Lévesque entouré de Camille Laurin et Gilbert Paquette lors de la soirée du 15 novembre 1976
Le deuxième mandat des libéraux de Robert Bourassa s'avère particulièrement éprouvant - réactions négatives à la Loi 22, saccage de la baie James, Commission Cliche sur le crime organisé, rebondissements du dossier olympique, négociations ardues avec les centrales syndicales, etc. Comme en 1973, le premier ministre fait toutefois le pari qu'il pourra se maintenir au pouvoir en déclenchant des élections précipitées le 18 octobre 1976.

La bataille s'annonce serrée. À sa troisième participation électorale, le Parti québécois défend un programme social-démocrate comprenant une réforme du financement des partis politiques, un régime public d'assurance automobile, le zonage pour protéger les terres agricoles ainsi que la gratuité des soins dentaires aux moins de 18 ans et des médicaments pour les plus de 65 ans. Le chef René Lévesque est entouré de vétérans du parti comme Jacques Parizeau et Camille Laurin. Il compte aussi sur de nouveaux candidats comme l'animatrice Lise Payette, l'économiste Rodrigue Tremblay et Pierre Marc Johnson, le fils de l'ex-premier ministre Daniel Johnson.

Une opposition bigarrée

Les péquistes arrivent avec une nouvelle stratégie sur le plan constitutionnel. En novembre 1974, ils ont en effet approuvé une approche à deux étapes. Ils promettent d'abord, advenant leur élection, de former un bon gouvernement. Puis, ils s'engagent à tenir un référendum sur l'indépendance en cours de mandat. Les slogans qu'ils utilisent - « On a besoin d'un vrai gouvernement », « Ça ne peut plus continuer comme ça », etc. - illustrent bien leur volonté de faire porter le scrutin sur la performance du gouvernement sortant, et non sur l'initiative référendaire qui surviendra « ni le lendemain, ni six mois après le 15 novembre, parce que nous aurons beaucoup de travail à faire. » (29 octobre, p. 6)

L'Union nationale cherche aussi à exploiter la baisse de popularité du Parti libéral du Québec. En poste depuis mai 1976, le chef Rodrigue Biron parle de décentralisation administrative, d'assainissement des relations de travail ainsi que d'aide aux petites et moyennes entreprises. Ne comptant que sur un seul député à l'Assemblée nationale, il prône une approche « comté par comté » pour remplumer son parti et souhaite un « retour à la politique du bon sens, d'un retour à l'équilibre, d'un retour, dans la lucidité, au réalisme ». (21 octobre 1976, p. 2)

Ce ton conservateur est également celui du Parti national populaire, une nouvelle formation dont Jérôme Choquette est confirmé le chef le 24 octobre, en pleine campagne. Un ex-ministre libéral sous Bourassa, celui-ci dénonce avec virulence « l'étatisme, le syndicalisme et le séparatisme, les trois mythes de la Révolution tranquille ». (20 octobre, p. 5). Malgré un rapprochement avec l'Union nationale, à l'été 1976, les deux partis ne réussissent cependant pas à conclure un protocole d'entente.

Avec ses 109 candidats, le Ralliement créditiste est un acteur avec lequel il faut composer dans les régions. Le parti dirigé par Camil Samson espère même un résultat serré qui lui permettrait de détenir la « balance du pouvoir », un scénario évoqué par certains observateurs. À Montréal, une partie du mécontentement s'exprime à travers la mise sur pied de l'Alliance démocratique. Deux conseillers municipaux sont à l'origine de ce parti lancé le 19 octobre : Nick Auf der Maur et Bob Keaton. Se décrivant comme des « progressistes fédéralistes », ceux-ci se disent désabusés par le Parti libéral, mais incapables d'appuyer un parti indépendantiste.

Une grogne profonde

Les formations d'opposition divergent sur de nombreux points. Elles sont par contre unanimes à fustiger la Loi 22, faisant du français la langue officielle du Québec, adoptée en juillet 1974.

Alors que les milieux nationalistes trouvent que celle-ci ne va pas assez loin dans la défense du français, plusieurs partis s'en prennent au contraire à la sévérité des nouvelles normes en vigueur pour l'accessibilité aux écoles anglaises. Deux semaines avant le vote, le ministre de l'Éducation, Jean Bienvenue, annonce des amendements aux tests d'aptitude qui sont une source de colère. Le Parti libéral reste néanmoins déchiré sur cette question qui alimente les spéculations sur le prix politique qu'il devra payer, particulièrement chez les anglophones et dans les communautés culturelles qui se sentent brimées.

Critiqué pour la Loi 22, talonné par les syndicats, le premier ministre cherche à garder le cap. Il mise sur l'expérience de son équipe, le concept de « souveraineté culturelle » et de nouveaux visages comme Thérèse Lavoie-Roux et André Raynauld, ainsi que les libéraux fédéraux Bryce Mackasey et Jean Marchand, pour garder sa majorité. Le thème « Non au séparatisme - Bourassa, notre garantie » traduit aussi la volonté libérale de mettre l'instabilité découlant d'une éventuelle victoire péquiste à l'avant-plan : « Quelle sorte de société, quelle sorte de mutation sociale on aurait avec des gens comme eux ? » (8 novembre, p. 3)

Les sondages révèlent que rien n'est joué. D'une part, la tendance lourde démontre un profond désaveu à l'endroit du gouvernement et de son chef. Mais de l'autre, la popularité du Parti québécois et celle de son leader ne suffisent pas à venir à bout des réticences de l'électorat face au projet indépendantiste qui reçoit un appui tiède.

Les indécis ont de nouveaux éléments de réflexion à considérer dans les dernières semaines de la campagne. Un bombardement publicitaire, évalué à 5 millions de dollars, s'abat sur les médias. La perspective d'un débat télévisé avec les principaux chefs avorte toutefois, alors qu'un débat radiophonique a lieu le 24 octobre entre Bourassa et Lévesque.

Le 23 octobre, le gouvernement est placé sur la défensive par le dévoilement d'un document indiquant que le déficit provincial excédera le milliard de dollars en 1976-1977. Puis, du 4 au 6 novembre, Le Devoir publie une série de textes étalant au grand jour des cas de « patronage » politique qui n'avaient pas encore été rendus publics par la Commission Cliche sur le crime organisé. L'impact de ces annonces, ainsi que l'appui accordé par l'éditorialiste Claude Ryan au Parti québécois - mais pas à l'indépendance - , reste cependant difficile à évaluer.

Les souverainistes au pouvoir

La tendance au changement pronostiquée par plusieurs ne tarde pas à se confirmer le soir du 15 novembre. Pour la première fois, un parti ayant pour objectif l'indépendance du Québec s'empare du pouvoir. Avec 41,4% des voix, le Parti québécois fait élire 71 députés, dont la plupart de ses candidats de renom, et forme un gouvernement majoritaire. Dans un centre Paul-Sauvé en liesse, le futur premier ministre René Lévesque lance à ses partisans une phrase qui restera gravée dans les mémoires : « J'ai jamais pensé que je pouvais être aussi fier d'être Québécois que ce soir. »

Le Parti libéral ne récolte pour sa part que 26 sièges et 33,8% des appuis, un creux pour cette formation au XXe siècle. Plusieurs ministres chutent dans leur circonscription et même le premier ministre Bourassa est battu dans Mercier. Il quittera ses fonctions de chef peu après.

L'autre gagnant de la soirée est l'Union nationale qui refait surface avec 18,2% des votes et 11 députés. Tous sont élus à l'extérieur de Montréal ou Québec, à l'exception de William Shaw qui est victorieux dans Pointe-Claire. Les autres partis plus conservateurs doivent se satisfaire des miettes, les seuls élus étant le créditiste Camil Samson et Fabien Roy du Parti national populaire.

Plus de 85% des électeurs se sont prévalus de leur droit de vote, un pourcentage élevé révélateur du climat entourant ce scrutin. Les Québécois, comme le reste des Canadiens, attendent maintenant avec curiosité de voir la composition du nouveau gouvernement ainsi que l'orientation qu'il donnera à son premier mandat.


Les réactions des médias

Sources:

La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir.

André Bernard, Québec : élections 1976, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, 173 pages.

André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages.

André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages.

Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages.

Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages.

Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Le Baron (1970-1985), Montréal, Québec/Amérique, 2002, 535 pages.

Pierre Dupont, 15 novembre 1976..., Montréal, Quinze, 1976, 205 pages.

René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages.

Graham Fraser, Le Parti québécois, Montréal, Libre Expression, 1984, 432 pages.

Pierre Godin, René Lévesque : Héros malgré lui (1960-1976), Montréal, Boréal, 1997, 732 pages.

Pierre Godin, René Lévesque : L'espoir et le chagrin (1976-1980), Montréal, Boréal, 2001, 631 pages.

Guy Lachapelle, Robert Comeau et al., Robert Bourassa : un bâtisseur tranquille, Coll. Prisme, Québec, Presses de l'Université Laval, 2003, 406 pages.

Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages.

Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages.

Ian MacDonald, De Bourassa à Bourassa, Montréal, Primeur Sand, 1985, 267 pages.

Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages.

Vera Murray, Le Parti québécois : de la fondation à la prise du pouvoir, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, 241 pages.

Michel Vastel, Bourassa, Toronto, Macmillan Canada, 1991, 244 pages.



Répartition des sièges
PartiN%
Parti québécois (PQ)7164,55
Parti libéral du Québec (PLQ)2623,64
Union nationale (UN)1110,00
Ralliement créditiste (RAC)10,91
Parti national populaire (PNP)10,91
Total110100.00

Répartition des votes
PartiN%
Parti québécois (PQ)1 390 35141,37
Parti libéral du Québec (PLQ)1 135 05633,78
Union nationale (UN)611 66618,20
Ralliement créditiste (RAC)155 4514,63
Parti national populaire (PNP)31 0430,92
Alliance démocratique (ADE)17 7620,53
Indépendant (IND)13 0720,39
Militants syndicaux (MIS)3 0800,09
Parti communiste (PCO)1 7760,05
Travailleurs (TRA)1 2490,04
Total3 360 506100.00



L'électorat en nombres absolus
Population totale6 396 761
Personnes inscrites4 023 743
Suffrages exprimés3 430 952
Suffrages valides3 360 506


L'électorat en pourcentages
% de la population inscrite62,90
% de participation85,27
% des suffrages valides97,95
% de la population s'étant exprimée53,64


Les candidats et les élus en nombres absolus
Nombre de sièges110
Sans élection (élu par acclamation)0
Nombre de candidats556
Nombre de candidates48
Nombre de femmes élues5


Les candidats et les élus en pourcentages
% de candidatures féminines8,63
% des femmes à l'assemblée4,55
* Le droit de vote et de se présenter est accordé aux Québécoises en avril 1940
  ©  Tous droits réservés - Bilan du Siècle - Directeur: Jean-Herman Guay Perspective monde