13 avril 1981Plus qu'un « accident de parcours »
La défaite du Oui, lors du référendum sur la souveraineté-association du 20 mai 1980, marque aussi ce long mandat qui s'est étiré sur 4 ans et 5 mois. À la suite de cet échec, plusieurs pronostiquent d'ailleurs une victoire facile du Parti libéral du Québec en 1981, voire même une déroute péquiste. Entre 1976 et 1981, le parti de René Lévesque a perdu toutes les élections partielles qui ont eu lieu au Québec, dont quatre le 17 novembre 1980. Les effets de la crise économique qui se dessine commencent également à se faire sentir, laissant présager une période de bouillonnement. Les libéraux de Claude Ryan À la suite du départ de Robert Bourassa, en 1976, l'opposition libérale s'est refait des forces. Depuis le 15 avril 1978 son chef est Claude Ryan, un ex-directeur du journal Le Devoir qui en est à ses premières armes en politique. Leader victorieux du camp du Non lors du référendum du printemps 1980, celui-ci travaille avec son parti à l'élaboration du programme - le Livre rouge - qui sera présenté à l'électorat. Les libéraux frappent avec insistance sur les performances économiques du gouvernement, tant en ce qui a trait au chômage qu'aux déficits et à la montée de la dette. Ils proposent une décentralisation des pouvoirs vers les régions, des modifications aux lois du travail ainsi qu'un programme d'accès à la propriété. Ils prônent également l'adoption de la clause Canada, par opposition à la clause Québec prévue par la Loi 101. Celle-ci offre le libre choix de la langue d'enseignement aux enfants dont les parents ont étudié en français ou en anglais n'importe où au pays. D'autre part, la position libérale en matière constitutionnelle est résumée dans le Livre beige, un document qui a été rendu public avant le référendum. Selon Claude Ryan, la stratégie référendaire des péquistes a affaibli le rapport de forces du Québec, ce qui ajoute à l'enjeu du vote du 13 avril : « Il faut que nous entrions le dernier clou dans le cercueil du PQ et de la souveraineté-association. » (31 mars, p. 2) L'équipe Lévesque Lorsque la campagne démarre, le 12 mars, péquistes et libéraux sont nez à nez dans les sondages. Ils n'auront qu'un mois pour influencer la population, puisque le scrutin doit désormais avoir lieu le cinquième lundi après l'émission du décret électoral. Cela laisse peu de temps à l'Union nationale pour s'organiser. Depuis le départ du chef Rodrigue Biron, le 3 mars 1980, et son ralliement au Parti québécois, les spéculations ont abondé relativement à l'identité de son successeur. Elles prennent fin au début de 1981 alors que Roch Lasalle, le seul député progressiste-conservateur du Québec à la Chambre des communes, annonce qu'il dirigera les troupes unionistes lors des prochaines élections. Conscient que la polarisation entre les deux grands partis fait ombrage à sa formation, il se fixe des objectifs modestes : « Les six, douze ou quinze députés que je souhaite voir gagner le combat sous la bannière de l'Union nationale seront nécessaires pour instaurer la balance du pouvoir. » (4 avril, p. 8) Le Parti québécois ne se contente pas de défendre ses réalisations. Le programme qu'il dépose le 18 mars a pour pôles le développement économique, la mise en oeuvre d'une politique familiale et la défense des intérêts du Québec. Les péquistes placent ce dernier thème au coeur de leurs slogans - « Québec d'abord et avant tout », « Faut rester forts au Québec » - , tout en précisant qu'il n'y aura pas de référendum sur la souveraineté au cours du mandat à venir. Dans le contexte des négociations constitutionnelles avec Ottawa et les autres provinces, ils en font une arme de combat contre les libéraux qu'ils accusent de ne pas être à la hauteur des intérêts québécois : « Quand un patron se met à table avec un commis, qui a le plus de chance de faire des progrès ? » (16 mars, p. 18) Le gouvernement sortant profite aussi de la popularité personnelle de René Lévesque. Les publicités placent celui-ci au centre de « son équipe », une stratégie que les sondages tendent à justifier. Le premier ministre y est considéré, et par une forte marge, comme l'homme « le plus apte » à diriger le Québec. Retour au bipartisme À mesure que la campagne avance, et que le nombre des indécis diminue, son parti semble également prendre l'ascendant. Si deux semaines avant le vote la partie semble encore jouable pour les libéraux, la fenêtre se referme graduellement selon un sondage Crop-La Presse du 11 avril qui place le Parti québécois à plus de 10 points d'avance. Les deux partis tiennent de grands rassemblements au centre Paul-Sauvé dans la semaine précédant le vote, alors que l'Union nationale est reléguée à un rôle secondaire. De fait, le 13 avril, péquistes et libéraux se partagent environ 95% de tous les suffrages exprimés. Il s'agit du plus haut total combiné pour deux formations depuis 1962. C'est le Parti québécois qui se taille la part du lion. Il obtient 80 sièges avec 49,3% des voix, un sommet pour lui. Ses candidats de renom sont réélus et de nouveaux venus, comme les anglophones Robert Dean et David Payne, s'ajouteront à la députation en place. À un point de pourcentage de la majorité des voix, les péquistes ont bénéficié d'un appui massif chez les francophones auprès de qui ils détiennent maintenant un net avantage. Aux yeux de Lévesque, ces résultats démontrent que son parti n'est pas « un accident de parcours ». Même s'ils ont obtenu le score enviable de 46,1%, 12 points de pourcentage plus élevé qu'en 1976, les libéraux ne font élire que 42 députés. Un an après la victoire référendaire de 1980, cet échec suscite une vive déception. Elle entraînera une remise en question de la stratégie libérale, particulièrement auprès des francophones. Le leadership de Claude Ryan sortira également affaibli du scrutin. Enfin, après une résurgence sous Rodrigue Biron en 1976, l'Union nationale revient à peu près aux résultats de 1973. Avec 4% des voix, elle ne s'impose dans aucune circonscription. Tirant un trait sur cet épisode, Roch Lasalle quittera son poste et effectuera un retour en politique fédérale, toujours avec les progressistes-conservateurs. Les réactions des médias Sources: La bibliographie suivante a servi à la rédaction des résumés des campagnes électorales. La presse québécoise a également été mise à contribution. Elle nous a permis de suivre sur une base quotidienne le fil des différentes campagnes et d'identifier les citations qui ont été intégrées aux textes. Sauf indication contraire, celles-ci proviennent du quotidien Le Devoir. André Bernard, Bernard Descoteaux, Québec : élections 1981, Montréal, Hurtubise HMH, 1981, 229 pages. André Bernard, La politique au Canada et au Québec, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université du Québec, 1996, 616 pages. André Bernard, Les institutions politiques au Québec et au Canada, Montréal, Boréal, 1995, 122 pages. Gérard Boismenu et al, Ruptures et continuité de la société québécoise : trajectoires de Claude Ryan, Montréal, Université de Montréal, 2005, 212 pages. Édouard Cloutier, Jean-H. Guay, Daniel Latouche, Le virage : l'évolution de l'opinion publique au Québec depuis 1960, ou comment le Québec est devenu souverainiste, Montréal, Québec/aMérique, 1992, 181 pages. Pierre Drouilly, Statistiques électorales du Québec, 1867-1981, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, 1982, 687 pages. Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Le Baron (1970-1985), Montréal, Québec/Amérique, 2002, 535 pages. René Durocher, Paul-André Linteau, François Ricard, Jean-Claude Robert, Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, 739 pages. Graham Fraser, Le Parti québécois, Montréal, Libre Expression, 1984, 432 pages. Pierre Godin, René Lévesque : L'homme brisé (1980-1987), Montréal, Boréal, 2005, 604 pages. Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Québec, Montréal, Boréal Express, 1982, 347 pages. Vincent Lemieux, Le Parti libéral du Québec : alliances, rivalités et neutralités, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 214 pages. Denis Monière, Votez pour moi : une histoire politique du Québec moderne à travers la publicité électorale, Montréal, Fides, 1998, 246 pages. |
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