Manifeste du corporatisme (1942)

 

Première partie

Le corporatisme au service de la démocratie! Si je n'avais voulu éviter une formule d'apparence prétentieuse, j'aurais suggéré qu'on intitulât cette leçon: le corporatisme, salut de notre démocratie canadienne! Voilà bien d'ailleurs ma conviction. J'aspire à vous la faire partager.

Aristote écrit dans sa Politique: "(... ) Pour ceux qui veulent un gouvernement démocratique, la tâche la plus laborieuse n'est pas de l'établir, et ce n'est pas la seule: il s'agit surtout de pourvoir à sa conservation" N'est-ce pas le problème qui se pose présentement à l'attention et à la réflexion de ceux qui adhèrent sincèrement au régime qui nous gouverne?

Au fait, notre démocratie court-elle un danger? Seuls les aveugles et les sourds le nient. Un ennemi extérieur la menace. Il voudrait substituer son idéologie politique, fondée sur la race ou la nation, à la nôtre qui, théoriquement à tout le moins, repose " sur la foi au sens moral et sur la valeur de l'être humain". Le nazisme et le fascisme ne doivent pas cependant, nous faire oublier le péril interne, d'autant plus grave qu'il risque, à la longue, de favoriser l'autre.

La véritable démocratie tend à réaliser "l'égalité des droits individuels" à assurer le libre développement de la personne humaine. Bien assise, elle donne, selon Aristote, "l'autorité absolue à la loi"; elle gare ainsi l'individu contre la tyrannie du chef, du groupe ou de l'État. Lorsqu'elle obéit aux prescriptions de la logique, elle établit l'ajustement le plus complet possible entre " les services publics et les activités privées", entre les citoyens de l'État, entre "la personne et les groupes immédiats dans lesquels elle se situe".

Cette justice ne s'accomplit toutefois que difficilement. Elle ne prévaut qu'à la suite de tâtonnements, d'échecs, de nombreux recommencements. Il ne faut pas s'en étonner puisqu'elle résulte de la collaboration des citoyens eux-mêmes. En effet, alors qu'en dictature, la responsabilité de l'utilité commune appartient à un homme ou à un clan, dans les pays démocratiques comme le nôtre, ce lourd fardeau retombe en définitive sur le peuple.

Mais pour produire des résultats, pour atteindre à sa fin qui est le triomphe de l'ordre, de l'harmonie, la participation populaire à la gestion du bien commun doit être organisée. Il faut que les citoyens aient à leur disposition les moyens d'exercer, en tant que tels, leurs droits et d'exécuter leurs obligations dans tous les secteurs de la vie commune.

Il y en a qui pensent que les institutions politiques sont toute la démocratie. Celle-ci existe parfaite, d'après eux, dès que la constitution reconnaît, pour tous, le droit de suffrage et la faculté d'accéder aux charges publiques, dès que "les actes du parti au pouvoir constituent un compromis acceptable entre les intérêts de ce parti et celui des autres partis, dès que la force des non-dirigeants constitue un frein à celle des dirigeants". Nous ne pouvons admettre ce jugement. L'histoire démontre qu'une démocratie exclusivement politique finit toujours par sombrer soit dans l'anarchie, soit dans le despotisme. Deux maux la menacent: l'abstentionnisme et la démagogie. Il arrive parfois qu'une partie de plus en plus importante de la population, lasse des stériles luttes partisanes, se détourne de ses devoirs démocratiques. Elle renie ses responsabilités. La puissance échoît, en ce cas, à une minorité qui établit sa souveraineté sur l'ensemble des affaires générales. Il survient encore que la passion du pouvoir aboutisse à ce que l'on a appelé " les enchères électorales ". Parce que l'État peut juridiquement et directement régler tous les problèmes que suscite l'existence en société, résoudre toutes les difficultés petites ou grandes que soulèvent les relations humaines, dispenser des faveurs réelles ou supposées, les partis versent dans la démagogie. Ils flattent les instincts de leurs électeurs. Ils leur promettent toujours plus, toujours mieux que leurs concurrents. La masse peut ainsi arracher concessions après concessions qui finissent par énerver l'autorité, compromettre gravement les finances de l'État et amener la ruine du régime.

Une démocratie politique devient alors un foyer propice à l'antagonisme des classes sociales. On en a fait la remarque à propos d'Athènes. On attribue aux luttes que s'y livrèrent les riches et les pauvres, la faillite de la république grecque. L'historien auquel je fais allusion constate qu'à la longue le "régime est écartelé comme l'on peut s'y attendre: le nombre entend utiliser à ses fins la facilité qu'il semble en droit d'en espérer; une minorité de privilégiés de la fortune cherche à saper à tout prix des institutions qui ne jouent plus que contre ses intérêts: la machine craque de toutes parts".

De nos jours, une démocratie exclusivement politique présente encore de bien plus sérieux inconvénients que ceux que l'on a remarqués dans la Cité grecque. Notre époque se caractérise par l'avènement et la généralisation du capitalisme. Nous avons vécu, depuis un demi-siècle surtout, sous le signe de l'entreprise. Notre monde s'est divisé en deux camps : les propriétaires des moyens de production et les travailleurs, ceux-ci dépendant de ceux-là pour subsister. Tant qu'ils ont pu y réussir, les premiers ont tenu à garder en mains tous les leviers de commande de la vie économique. Ils se sont laissés guider par la seule norme du gain. Le profit a servi de barème à la fixation du prix des produits, des salaires et a provoqué la constitution des monopoles et des cartels. En face de cette puissance énorme qui opprimait ou du moins menaçait d'opprimer les salariés, ceux-ci ont tenté de former à leur tour bloc. Ils se sont groupés en syndicats qui ont cherché à contrebalancer la force du capital. Les capitalistes et les ouvriers ne pouvant se rencontrer que sur le terrain politique, y ont porté leur lutte. Ils ont tiraillé l'État afin, les uns de conserver leur prééminence, les autres de bonifier leur sort. Selon les circonstances, l'État cédait aux pressions de la masse, ou leur résistait et maintenait dans leurs privilèges les grands possédants. C'est en raccourci, l'histoire de la législation dite sociale, dans la plupart des nations démocratiques modernes.

Le conflit ne cesse cependant pas. La cupidité, l'entêtement, les courtes vues des riches, l'exagération, l'incompréhension de leurs dépendants, de leurs clients, perpétuent l'atmosphère d'opposition où s'entrechoquent les intérêts personnels. L'État assiste, impuissant presque toujours, à ces luttes fratricides. Pourquoi? Parce que la paix ne s'impose pas. Elle naît dans les esprits et dans les coeurs. De là, elle passe dans les rapports d'hommes à hommes.

On rencontre d'autres gens qui rêvent eux, d'une démocratie économique. Puisque c'est le capitalisme qui cause nos maux, l'asservissement de la masse, qui dresse les trois quarts de la population contre l'autre quart, pourquoi ne pas le supprimer? En collectivisant l'industrie, le commerce, les services on écartera du coup jusqu'à la possibilité de frictions entre les citoyens! Chacun devenant propriétaire indivis, immédiatement ou par le truchement de l'État, le peuple aura alors entière satisfaction. Il parviendra à l'égalité non seulement en droit, devant la loi, mais en fait, devant la richesse. Il n'y aura plus à s'efforcer d'établir la justice; elle découlera naturellement du nouvel état de choses, le mobile du gain ne venant pas fausser le jeu de la répartition des biens. Quant à l'équilibre entre l'État et les individus, chez les tenants de la doctrine socialiste, ou bien on n'en parle pas, ou bien on trouve la question oiseuse, car l'État, à leur avis, deviendra en l'occurence inutile.

On a montré si souvent la mauvaise foi ou l'illusionisme des socialistes, anciens et nouveaux, qu'il n'y a pas lieu de s'attarder à l'examen de leur théorie. Dans la société qu'ils imaginent où tout le monde ou presque devient fonctionnaire, il subsistera encore des inégalités, sinon de droit, du moins de fait. Il ne sera pas possible que le socialisme donne l'intelligence à ceux qui n'en ont pas, des aptitudes à ceux qui en sont dépourvus, qu'il répartisse infailliblement, selon les règles du juste ou simplement de l'équité, les biens, les charges, les honneurs. Puis comment justifier l'expropriation massive, avec ou sans indemnité, des entreprises capitalistes, à laquelle on projette de se livrer? Par quoi remplacera-t-on l'aiguillon du travail que représentent la propriété privée et une saine concurrence? Nous ne parlons pas du grossier matérialisme sur quoi se fonde cette soi-disant république socialiste.

Démocratie simplement politique, pseudo-démocratie exclusivement économique? Les deux portent en elles le germe de la mort. Séparément, ni l'une ni l'autre n'ont la vertu d'instaurer la justice dans la société. Si la première produit une apparence d'harmonie sociale, la seconde consacre l'iniquité.

Si donc, nous voulons conserver notre démocratie politique - et nous le voulons sincèrement -, nous devons la prémunir contre les maux qui, par le dedans, la minent, l'affaiblissent, achèvent de la déprimer. Il faut redonner aux citoyens l'occasion continuelle de mettre fin, eux-mêmes, à leurs luttes de classes, de s'intéresser plus vivement aux problèmes économiques qui les divisent et de coopérer ensemble à leur solution.

Tel est précisément le but du corporatisme que préconise la Ligue d'action corporative. Tous les patrons, tous les ouvriers, dans leur profession respective organisée, participent activement à l'obtention du bien commun de leur métier et, par là même, à celle de l'intérêt général. Ils réalisent de la sorte, eux-mêmes encore, comme des hommes libres et égaux, l'équilibre, l'ajustement entre eux dont nous avons précédemment parlé. Le corporatisme, tel que nous le concevons, remplit, dans le champ économique, le rôle des institutions du droit constitutionnel, dans le domaine politique.

Avant de montrer comment, je crois opportun de réaffirmer certains aspects de notre doctrine.

Il ressort de tout ce que je viens de dire, que nous ne communions pas à l'idéal fasciste. La profession, tenons-nous, s'organise par la volonté éclairée de ses membres. Nous tenons aussi que l'État ne doit pas l'imposer, ni, une fois créée, l'assujettir à ses mesquines fins politiques, ni s'en servir pour assurer simplement l'exécution de ses décrets. Je me place évidemment en temps de paix. En période de guerre, il faut bien reconnaître qu'en raison des circonstances, le gouvernement pourrait utiliser l'appareil corporatif pour faciliter l'application de ses ordonnances.

Notre corporatisme n'est pas, non plus, un calqué de l'association professionnelle du moyen âge. Nous n'avons rien contre cette admirable corporation qui, vivifiée par les principes de la religion catholique, a procuré des dizaines d'années de paix sociale à l'Europe. Mais nous comprenons que ce serait utopie de désirer transposer, dans une économie fortement évoluée, une recette appliquée en un temps où l'on ignorait la grande industrie, et les progrès de la technique actuelle. Nous ne le disons pas pour nous défendre contre les insinuations de ceux qui nous trouvent rétrogrades, sottement moyenâgeux. Il nous suffit d'être persuadés que l'idée corporative, vieille comme la profession, peut être traduite dans des institutions du vingtième siècle.

Notre corporatisme veut respecter les cadres politiques établis chez nous. Nous soutenons qu'ill y a possibilité d'organiser les professions dans les limites de notre droit public. J'en ai déjà tenté la preuve, ce qui me dispense d'y revenir. Nous entendons que la vie corporative naisse et se déroule sur le plan provincial. De cette décision nous donnons deux raisons. Notre charte constitutionnelle ne confère pas au parlement fédéral une compétence suffisante, en temps ordinaire, pour créer des corporations et les habiliter à agir. Car, le domaine juridique des contrats, de la propriété et des droits civils lui échappe à peu près entièrement. Au contraire, les législatures, à qui ressortissent ces sujets, possèdent l'autorité requise pour constituer les professions en corporation et leur conférer les quatre pouvoirs: réglementaire, disciplinaire, arbitral et administratif dont elles ont besoin.

D'autre part, la province française de Québec, à moins de signer l'arrêt de mort de notre nationalité et de la fédération canadienne, ne peut renoncer à la juridiction dont il vient d'être question et abandonner au pouvoir central l'autorité législative nécessaire à l'instauration d'une organisation corporative uniforme dans tout le pays. Nous perdrions, si elle s'y résignait, tout contrôle sur notre vie économique et sociale qui serait ensuite régie selon des normes étrangères à notre mentalité, à nos coutumes. Et, parce que ce sont ces coutumes qui seules expliquent et justifient la forme fédérative de notre constitution politique, il n'y aurait plus lieu de la conserver. Le pays aurait d'ailleurs financièrement avantage à la répudier et à simplifier ainsi l'administration des affaires publiques. Noyé dans le grand tout anglo-saxon, sans les appuis solides de sa compétence constitutionnelle, le Québec tomberait au rang de province romaine. La majorité de ses habitants deviendrait une minorité nationale, comme il en existe un peu partout dans le monde. Que l'on ne voie pas dans cette opinion l'expression d'un provincialisme étroit, encore moins celle du séparatisme. C'est parce que nous sommes résolus à rester liés au reste de notre patrie, ainsi l'ont voulu les auteurs de la confédération, que nous désirons le maintien du statu quo. Appellera-t-on étroit provincialisme notre volonté de retenir le moyen de demeurer attachés à un passé glorieux, à des habitudes, à un droit qui ont, dans cette Nouvelle-France, sauvé la famille, la paroisse, une culture, une civilisation, parmi les plus belles de l'histoire? Nul, s'il réfléchit et si le juste l'anime, n'osera le dire.

La doctrine de l'action corporative admet le capitalisme. Elle tend, par contre, à en corriger les abus. Nous suivons, ici, l'enseignement de Pie XI. Le régime capitaliste, c'est-à-dire l'organisation économique où "les travailleurs ne sont pas propriétaires des capitaux qu'ils mettent en oeuvre", n'est "pas à condamner en lui-même". Le Souverain Pontife ajoute immédiatement: "et de fait, ce n'est pas sa constitution qui est mauvaise". Il nous paraît certain qu'à moins que le monde ne verse dans le communisme ou le collectivisme, ou encore dans les théories fascistes ou nazistes, le capitalisme subsistera après la crise présente, en beaucoup de secteurs de l'économie des peuples, du nôtre en particulier. C'est sur cette réalité que nous tablons, pour formuler notre réforme. Nous ne le faisons pas à regret. Le capitalisme offre en soi, des avantages que l'on ne peut nier. Il a sûrement, dans un passé relativement rapproché, favorisé le progrès matériel, les découvertes scientifiques. On peut lui donner le crédit de beaucoup de merveilleuses inventions.

Mais parce qu'il a violé, hélas! trop souvent, sinon systématiquement, l'ordre, parce que son "matérialisme pratique" lui a fait oublier "la dignité humaine des ouvriers", "le caractère social de l'activité économiques et le bien commun, parce que, par une excessive "concentration des richesses", il s'est érigé en dictateur de la vie économique, le capital a attiré sur lui la colère du peuple, il a vu ses vices sévèrement dénoncés par le Pape.

Le corporatisme sain l'obligera à revenir à la notion de la justice, de l'intérêt général, tout en ne le détruisant pas. Loin donc de les combattre ouvertement ou sourdement, les capitalistes devraient aider ceux qui, animés du seul souci d'assainir notre société suivant des principes recommandés par l'Église et basés sur la nature, veulent les protéger contre leurs pires adversaires: les socialistes, les communistes et les partisans de la dictature politique.

L'Action corporative croit à l'efficacité du coopératisme. Elle le tient même pour un auxiliaire précieux de la corporation. Quand ce sera possible, les coopératives, dans la nouvelle organisation sociale, pourront constituer un service des professions. L'assurance mutuelle, par exemple, l'U.C.C. l'a démontré, s'adapte parfaitement à l'association professionnelle.

Les entreprises coopératives, on vous l'a bien fait voir tout à l'heure, serviront d'une autre façon le corporatisme. Elles faciliteront 1'utile ordonnance de la production et de la circulation des produits, le libre jeu de la loi de l'offre et de la demande et en conséquence, la détermination d'un juste prix des marchandises. Dénuées du mobile-profit, elles pourront, par une concurrence honnête et effective, amener les monopoles à se conformer à la norme du gain raisonnable. Elles tiendront ainsi le rôle de régularisateur que les conseils corporatifs eux-mêmes ne joueraient peut-être en pratique qu'avec difficulté, en contrôlant le volume de production.

 

Deuxième partie

Après avoir indiqué ainsi les caractéristiques de l'organisation corporative que nous préconisons, il reste à montrer comment elle soutient et complète la démocratie politique, et à décrire la structure que nous lui donnons.

La corporation est donc simplement la profession, c'est-à-dire " l'ensemble des individus qui s'adonnent, à un titre quelconque pour une fin lucrative, à certains arts, commerces ou métiers communs ou connexes", la profession, dis-je, transformée en corps semi-public autonome, dont la mission, reconnue par l'État, consiste à procurer à ses adhérents le bien commun professionnel.

La corporation, entité douée de la personnalité juridique, agit par le truchement de représentants réunis en conseils. Ces mandataires sont délégués par ses membres qui les élisent selon des règles établies par les statuts. On les choisit en nombre égal, parmi les patrons et les salariés. Cette parité bien démocratique a pour but d'empêcher que le capital ou le travail n'acquière la prépondérance au sein des organes de la profession. Autrement, une partie pourrait, grâce à une plus forte représentation, s'assurer toujours des décisions favorables. Les discussions deviendraient stériles, les compromis à peu près impossibles, la force du nombre faisant loi.

Les Conseils corporatifs détiennent l'autorité que l'État a attribuée à la profession organisée. Ils s'en servent pour réglementer les rapports des ressortissants de la corporation. Rapports d'ordre social, c'est-à-dire ceux qui rapprochent les employeurs et les employés. Le régime considéré écarte les débats entre individus portant sur la quotité du salaire, les heures de travail, les jours de congé, les conditions hygiéniques et morales de labeur. Ils deviennent inutiles, car les intéressés, par leurs délégués librement désignés, ont préalablement réglé ces questions.

Rapports d'ordre économique. Ici, nous ne souhaitons pas, je l'ai déjà laissé entendre, que la corporation intervienne massivement et maladroitement. L'on vient d'émettre l'avis que la réglementation brutale de la production et surtout des prix par les conseils corporatifs aboutirait peut-être à l'économie dirigée et à toutes ses conséquences destructives de la liberté. Le danger existe, si quelques téméraires le nient. Les organismes professionnels aussi bien, devront-ils faire en sorte d'agir en ce domaine avec beaucoup de prudence, de réglementer dans les seules limites suggérées par la nécessité et après avoir pris les précautions pour que les mesures adoptées ne lèsent pas le bien général. Il semble, toutefois, qu'ainsi entouré de ces sauvegardes, le pouvoir réglementaire dont il s'agit ne puisse pas être refusé à la corporation. Il est de nature, par cela seul qu'on l'en investit, à empêcher quelque patron-mauvaise-tête de succomber à la tentation de faire prévaloir son intérêt égoïste du moment sur l'utilité commune. À tout événement, mieux vaut, et mille fois, le règlement corporatif que le cartel et la direction imprimée par l'État à l'économie. On l'adopte, lui, au grand jour, avec le consentement de la majorité des intéressés, sous la surveillance de la puissance publique et des groupements chargés de la protection des consommateurs.

L'autorité corporative a juridiction sur tous les hommes de la profession. Aucun de ceux-ci ne peut prétendre, à bon droit, s'y soustraire. Le justifierait-on de désobéir à une juste loi de l'État? Or, les décisions des conseils de la corporation sont de véritables lois. Elles s'imposent à la volonté de tous ceux qu'elles concernent. Elles ne portent pas plus atteinte à leur liberté que la norme juridique ordinaire. En entrant dans toute société les hommes acceptent des restrictions à leur faculté d'agir. C'est le prix qu'ils paient pour bénéficier des avantages de la vie commune. Et puisque la société professionnelle est démocratiquement organisée, tous ont participé, personnellement ou par l'intermédiaire d'un mandataire de leur choix, à l'élaboration de la règle qui les lie. Que s'ils ne s'y soumettent pas, ils encourent des peines analogues à celles qui punissent les violateurs de la loi. On prévoit l'amende et, dans les cas d'extrême mauvaise foi, la suspension de l'exercice du métier ou même l'exclusion.

Le règlement corporatif est le résultat des délibérations des représentants de la profession. Dans les conseils s'affrontent donc des intérêts - mais des intérêts parlants, si je puis dire ainsi. Chaque partie apporte sa proposition qui est examinée, sans doute critiquée, par l'autre qui peut soumettre un autre projet. L'on cherche un terrain d'entente. La discussion terminée, après complet échange de vues, explications des dispositions respectives, une transaction surgit, je le suppose. Une majorité se rallie à une solution mitoyenne. Que si les oppositions sont irréductibles, aucune décision ne se peut prendre. Cette situation se présente dans l'hypothèse où, disons, ouvriers et patrons ne concourent pas sur une question de salaire. Obligatoirement, le Conseil porte le litige à la connaissance d'un comité d'arbitrage qui le tranche définitivement. La perspective de cette éventualité, prévoyons-nous, favorisera les compromis au sein des organes de la corporation.

Le corporatisme est un régime social. Il ne vise pas seulement à favoriser la collaboration des hommes d'une même occupation dans le domaine de leur activité propre, il tend encore à organiser l'entraide mutuelle de toutes les professions, plus ou moins interdépendantes, de façon à harmoniser toute la vie économique. Il appartient aux fédérations de corporations et au conseil intercorporatif d'atteindre cet objectif.

Notre ligue n'a pas borné son travail à l'élaboration d'une théorie corporatiste, convenable à notre milieu canadien-français, démocratique et chrétien. Elle a abordé encore le problème de la structure concrète de l'organisation professionnelle. Je dois avouer cependant qu'elle n'a fait que tracer un schéma. Le voici tel qu'ailleurs, je l'ai déjà exposé. Nous distinguons quatre genres de professions: l'agriculture, le commerce, l'industrie, les services. Chaque genre donne naissance à une fédération. Quatre fédérations de corporations groupent, par conséquent, toutes les personnes qui prennent part au développement économique et social de la province. Ainsi, la fédération agricole englobe la corporation des agronomes, celles des cultivateurs, les corporations de producteurs spécialisés. La fédération des gens de services réunit les professions d'argents, de courtiers, de comptables, d'assureurs, d'instituteurs et de professeurs, d'avocats, de médecins, d'architectes, etc.

La corporation s'organise, si possible, sur trois plans: la ville, la région (qui se délimite d'après l'importance de la population, ses caractères, ses besoins) et la province. Une chambre locale, composée des représentants des hommes du métier résidant dans la ville, a pour fonction de régler les questions d'un intérêt territorialement restreint.

Elle délègue ses élus à une chambre régionale dont la compétence s'étend à tous les problèmes qui n'ont pas une portée strictement locale et qui n'offrent pas, d'autre part, une importance dépassant les limites de son territoire.

La corporation provinciale comporte un conseil où délibèrent les délégués des chambres régionales. Elle légifère dans l'intérêt de toute la profession. Elle contrôle les actes et décisions des deux autres chambres: elle doit instamment ratifier leurs règlements, afin d'éviter qu'ils ne portent atteinte aux intérêts légitimes d'une autre ville ou d'une autre région.

Au conseil fédératif siègent les représentants de chaque corporation provinciale. Ils y étudient et règlent les problèmes communs aux métiers fédérés, arbitrent leurs conflits et ceux qui s'élèvent entre leurs conseils et leurs ressortissants.

Dans le conseil intercorporatif, nous faisons entrer les délégués de chaque fédération, des économistes, des sociologues, des consommateurs. Cet organisme surveille l'activité des diverses institutions professionnelles de la province. A l'occasion, il agit comme tribunal d'arbitrage pour terminer les disputes qui opposent les fédérations. Il représente les corporations auprès de l'état. Il l'avise au sujet de toutes les questions pouvant faire l'objet d'une législation à incidence sociale ou économique.

Cette organisation corporative intègre donc dans notre système de gouvernement la démocratie économico-sociale. Elle nous libère de la tutelle de l'État, nous éloigne de la tyrannie. Elle n'abolit pas nos institutions politiques. Elle ne nous enlève aucune de nos bonnes habitudes; elle ne corrige que les mauvaises. Elle nous permet de nous occuper enfin, efficacement, intelligemment, de nos affaires, comme il sied à des démocrates.

Notre corporatisme ne surgira pas tout seul. Il ne sera pas le produit d'une génération spontanée. Il nous faudra le mériter. Il est une réforme, non une révolution. Il implique la réforme des hommes. Il exige que nous changions certaine conception trop individualiste du bien commun, que nous comprenions mieux le sens de nos responsabilités, que nous introduisions dans nos vies les grandes vertus sociales chrétiennes. C'est peu, pour qui songe à ce que nous perdrions si par aberration nous allions négliger de nous accrocher à cette planche de salut.

Lorsque tous les milieux professionnels auront acquis, comme nos syndicats catholiques, l'esprit corporatif, sa pénétration dans les faits ne tardera pas. L'État lui-même voudra faire écho à l'opinion populaire, en nous dotant de la législation générale sollicitée. En vertu de cette charte, les professions, à tour de rôle, accéderont à la vie corporative.

Notre société civile ne se transformera pas pour autant en paradis terrestre. Nous n'en aurons pas banni toutes nos faiblesses. Mais nous pourrons jouir d'une saine prospérité, puisque nous aurons trouvé le seul moyen, nous dit Pie XI, de faire " régner, dans nos relations économiques et sociales, l'entr'aide mutuelle de la justice et de la charité".

 

Sources : Maximilien Caron, L'organisation corporative au service de la démocratie, Montréal, École sociale populaire, no 347, décembre 1942, pp. 129-140 tiré dans Daniel Latouche et Diane Poliquin-Bourassa, Le manuel de la parole, manifestes québécois, Tome 2 1900 à 1959, Montréal, Éditions du Boréal Express, 1978, pp. 211-218..

Numérisé par Igor Tchoukarine, Université de Sherbrooke