Manifeste créditiste (1944)

 

C'est se faire une idée très restreinte du Crédit Social que le prendre pour une simple réforme monétaire. Sa portée est beaucoup plus vaste. C'est toute une philosophie la philosophie même de l'association - dont le Crédit Social revendique le respect intégral et réel dans la politique et dans l'économique...

Le Crédit Social proclame une philosophie qui existe depuis que les hommes vivent en société, mais qui est terriblement ignorée dans la pratique, de nos jours plus que jamais.

Cette philosophie, vieille comme la société, donc vieille comme le genre humain, c'est la philosophie de l'association.

Ce sont de grands mots: Philosophie de l'association. C'est pourtant une chose qui est dans la tête de tous les hommes qui se groupent pour un but défini.

Voici dix cultivateurs d'un même rang qui s'associent pour l'expédition de leur lait à la beurrerie. Pourquoi se mettent-ils ensemble? Parce qu'ils sont tous convaincus que, de cette manière, chacun retirera plus d'avantages que si chacun devait voir à son affaire isolément. Aucun d'eux n'y perd, et tous y gagnent, en fait de temps et d'usure de matériel de transport.

Le mobile qui les porte à se mettre ensemble, c'est l'assurance que chacun d'eux va retirer un avantage de l'association ...

Ce qui est vrai de l'association de dix personnes, ce qui est vrai de toutes les associations, grosses ou petites, ouvrières ou agricoles, sportives ou culturelles, profanes ou religieuses, est aussi vrai de la grande société qu'on appelle l'État, qu'il s'agisse d'une province canadienne ou qu'il s'agisse de la confédération des neuf provinces...

 

La société pour tous ses membres:

Le Crédit Social, c'est la philosophie de l'association appliquée à la grande société, à la province, à la nation.

La société existe pour l'avantage de tous les membres de la société, de tous et de chacun. Ce serait insulter un homme que de lui dire:

"Monsieur, vous faites partie de la société; vous ne pouvez y échapper, parce qu'il ne s'agit plus d'une entreprise particulière, mais de l'ordre social. Vous observerez donc toutes les lois, vous accomplirez toutes vos obligations de citoyen, ou bien la société vous punira. Mais n'attendez rien de la société. Vous pourrez, sans qu'il y ait aucune faute de votre part, vous trouver sans gîte, sans pain, sans protection: la société s'en fiche; d'autres en profiteront, pas vous".

Tenir pareil langage, ce serait évidemment inviter cet homme à s'éloigner de la société, ou à se révolter contre l'état de choses existant.

 

Provocation à l'anarchie:

Eh bien, dans notre organisation sociale actuelle, quand bien même personne ne tient officiellement ce langage, c'est tout de même le cas d'un grand nombre de citoyens d'être frustrés des avantages de la société. Et quand le nombre des frustrés est trop considérable ou que la frustration dure trop longtemps, il arrive justement que ces citoyens frustrés se révoltent contre la société. Leur révolte n'est pas sans provocation.

On écrira et on fulminera tant qu'on voudra contre les anarchistes, les communistes ou les socialistes: si la société continue d'être une organisation dans laquelle un petit nombre exploite le grand nombre; si la science appliquée et le progrès des générations ne servent qu'à faire des parias, des crève-faim ou des enrégimentés, rien, absolument rien, n'empêchera le soulèvement des masses qu'on immole...

Évidemment, il y a une autre solution que l'anarchie. Au lieu de se révolter pour tout jeter à terre, on peut s'organiser pour imposer une réforme, une réforme qui fasse de tous les membres de la société, de tous sans exception, les bénéficiaires réels de l'organisation sociale. Et c'est justement cela que cherche le mouvement créditiste.

 

Le Crédit Social, contraire des monopoles:

Le Crédit Social, c'est la doctrine de la société à l'avantage de tous les citoyens.

C'est pour cela que le Crédit Social est, par définition, l'opposé de tout monopole: Monopole économique, monopole politique, monopole du prestige, monopole de la force brutale...

Le monopole ignore les droits de la multitude qu'il exploite. Le Crédit Social réclame les droits pour le dernier et le plus petit des citoyens.

On a trop l'habitude de ne penser aux monopoles qu'en termes de grosses entreprises industrielles. Une entreprise peut être grosse et être au service de la masse des consommateurs. Ce n'est plus un monopole, mais un service bien organisé.

Ce qui fait le caractère nocif du monopole, ce n'est pas tant sa grosseur que son objectif malsain et anti-social. C'est qu'il se sert de moyens malhonnêtes pour supprimer les concurrents et subordonner les gouvernements, afin de poursuivre plus à son aise l'exploitation de la société pour le bénéfice de quelques-uns.

 

Le monopole de l'argent, protégé:

Trop souvent, ceux qui condamnent les monopoles s'arrêtent à des monopoles industriels spécifiés: monopole de l'électricité, monopole du charbon, monopole des huiles, monopole du sucre, etc. Et ils ignorent le plus pernicieux de tous les monopoles dans l'ordre économique: le monopole de l'argent et du crédit; le monopole qui, par le contrôle du volume de l'argent, règle le niveau de vie des humains sans rapport avec les réalités de la production et les besoins des familles.

 

Le monopole de la politique de partis:

Trop souvent encore, on oublie que la politique, la politique qui devrait voir à l'assainissement de l'économique, est elle-même devenue un monopole. Mais parce que ce monopole se présente sous la forme de partis politiques, et parce que la politique de partis se pavane sous le nom de démocratie, le peuple s'y laisse prendre. Il s'imagine que les partis politiques sont une chose faite pour lui, alors qu'ils sont une chose faite pour l'exploiter. La preuve en est dans les résultats.

 

Acoquinage:

Faisons remarquer, en passant, que les partis politiques se gardent bien de dénoncer le monopole de l'argent; les autres monopoles, passe encore, c'est de bon ton pour gagner des votes; mais du monopole de l'argent, pas un mot. De même aussi, le monopole de l'argent se garde bien de mettre des entraves à la politique de partis. Le grand monopole économique et le grand monopole politique semblent avoir passé entre eux une sorte de gentlemen's agreement, un accord mutuel pour se protéger l'un l'autre, tous les deux aux dépens du peuple ...

 

Sécurité et liberté:

Le Crédit Social proclame que la société doit exister pour tous les citoyens; il proclame que tous et chacun doivent pouvoir trouver dans l'organisation politique et économique les moyens d'obtenir plus facilement ce que tous, d'un commun accord, veulent pour eux-mêmes...

Tous veulent certainement au moins un minimum de sécurité économique, avec le maximum de liberté personnelle.

 

Minimum vital exigible:

Un minimum de sécurité économique, cela veut dire au moins le nécessaire pour vivre. Il n'est pas une personne normale qui ne veuille au moins cela: le nécessaire pour vivre. Et l'on ne vit pas en société pour que ce nécessaire soit plus facile, pour qu'il soit une garantie dans un pays où existe tout et plus que ce qu'il faut pour satisfaire le nécessaire. C'est donc le devoir de la société bien organisée de veiller à ce que chacun de ses membres soit assuré au moins de ce minimum nécessaire à la vie ...

 

Négation de la sécurité économique:

Notre société actuelle ne fait pas cela. Des milliers de témoins pourraient se lever, dans toutes les parties du pays, pour déclarer que, pendant les dix années où l'on ne se battait pas pour la démocratie (ou pour la blague), pendant les dix années où les produits s'accumulaient et pourrissaient sous leurs yeux, l'organisme social de leur pays ne leur assurait pas du tout leur part de biens pour une honnête subsistance ...

 

Négation de la liberté:

Mais il paraît qu'en se tuant les uns les autres, on a appris qu'il faut faire des plans de sécurité sociale pour après la guerre. Malheureusement, pendant qu'on parle d'un lendemain meilleur qu'hier, on continue à fortifier le monopole de l'argent qui règle à son gré le niveau de vie des hommes.

Malheureusement aussi, chaque fois qu'on parle de sécurité économique, c'est aux dépens de la liberté. Or la liberté est un bien aussi indispensable à la personne humaine que la sécurité ...

 

Le dividende, instrument de liberté:

C'est ici que nous touchons au caractère incomparable du dividende national comme mesure de sécurité sociale. C'est, de fait, la seule mesure de sécurité sociale qui ne lie et n'humilie personne. En même temps, c'est la seule mesure économique qui assure la permanence de la production en complétant le pouvoir d'achat déficitaire des consommateurs. C'est la seule méthode supplémentaire de distribution qui se mette au pas du progrès dans les procédés de production. C'est la seule proposition économique qui reconnaisse l'existence d'un héritage social, transmis au sein de la société organisée, d'une génération à une autre; tout comme chez les familles possédantes, il y a un héritage transmis des parents à leurs enfants...

Par dividente national, nous voulons dire la distribution à tous les membres de la société, à titre égal, des surplus de la production du pays, qui ne seraient pas distribués autrement.

Que vous fassiez cette distribution par une somme d'argent ou autrement, l’important est de donner à chaque citoyen un droit à sa partie de la production qui représente réellement un surplus; et la production qui ne se distribue pas sans cela est certainement un surplus. Ne l'a-t-on pas déjà jetée au feu ou aux égoûts?

 

Le dividende, fruit du progrès:

Le dividende nationale n'ôte rien aux salaires. C'est le progrès qui risque de frapper les salaires, lorsque les machines remplacent les salariés. C'est alors que les produits s'accumulent. Mais le dividende viendrait justement dans la mesure qu'il faut pour combler le déficit...

Le progrès diminue la contribution nécessaire du travail individuel, mais il ne diminue pas, il augmente même la production de biens. C'est cela que représenterait le dividende.

 

Petite chose, grand effet:

Et c'est cette petite chose très simple qui ne dérange rien dans l'initiative personnelle ni dans la propriété privée, bien au contraire, c'est cette petite chose-là qui ferait toute la différence entre un monde affamé en face de l'abondance, ou enrégimenté pour avoir une ration, et un monde qui place l'abondance au service de tous et favorise le libre épanouissement de chaque personne...

 

Le dividende oriente la production:

Pour que la production réponde à des besoins réels, il faut que les besoins soient exprimés par des consommateurs; or les consommateurs expriment efficacement leurs besoins quand ils ont l'argent en main.

Pour que les ordres viennent réellement des consommateurs, et qu'ils ne soient pas l'effet d'une pression de publicité de gens intéressés surtout aux profits, il faut que l'argent commence du côté des consommateurs, et non pas du côté des promoteurs de sources à profits.

C'est justement ce que fait le dividende. Le dividende, en effet, représentant un progrès du pays, s'exprime par une augmentation correspondante de pouvoir d'achat entre les mains de tous et de chacun. C'est de l'argent nouveau, qui ne va entrer en circulation qu'en exprimant les besoins individuels des consommateurs à ceux qui sont capables de fournir les produits.

 

La mort aux monopoles:

Comme on voit, le dividende national, chose fort simple, mais fort juste, fort logique et fort sociale, ne change rien dans l'économie, excepté qu'il place enfin le consommateur en avant et qu'il brise le monopole de l'argent.

En brisant le monopole de l'argent, il casse les dents aux autres monopoles. L'argent devenant un service social, un sang économique sans cesse mis en rapport avec les faits de la production et les besoins des consommateurs, l'argent perd son vice d'instrument de pouvoir ...

 

La manipulation de la foule:

Le Crédit Social, qui réclame une économie au service de tous les consommateurs, réclame aussi une politique au service du peuple. Les créditistes combattent le monopole en politique autant qu'en économique...

Toute organisation politique qui ne commence pas par éclairer et organiser le peuple, afin qu'il surveille ses représentants, est un monopole politique, le monopole de la manipulation de la foule en temps d'élection. Monopole d'autant plus perfide qu'il porte l'apparence de la démocratie, alors que c'est une véritable tyrannie.

Pour ceux qui comprennent la philosophie du Crédit Social, il est clair que ce genre de politique ne peut jamais être en faveur chez les crédifistes.

Les partis, anciens et nouveaux, peuvent continuer à faire pivoter leur politique sur le résultat du vote, sur la manipulation de la foule pour avoir ce vote. Les créditistes renoncent à établir une escroquerie politique de plus: ce serait trahir tout ce qu'ils enseignent.

 

Formule politique des créditistes:

C'est pourquoi les créditistes de la province de Québec ont choisi comme formule politique l'organisation d'une union des électeurs. Une union d'électeurs qui se renseignent et assument leurs responsabilités pour exiger leurs droits.

Les créditistes ne sont pas intéressés à la conquête du pouvoir, mais au service des citoyens par ceux qui sont au pouvoir. Lors d'appels au peuple, des créditistes peuvent certainement pousser des leurs dans l'arène, lorsqu'ils se croient en nombre, et que les autres candidats sont soudés à des partis qui ferment systématiquement l'oreille aux demandes du Crédit Social. Mais, même alors, les créditistes préfèrent perdre une élection que de la gagner par la seule manipulation de la foule. C'est d'un peuple renseigné et conscient seulement qu'ils peuvent bien accepter un mandat; comme c'est d'un peuple renseigné, conscient et organisé, qu'ils espèrent voir sortir une force qui saura exercer les actes voulus pour que les gouvernements servent le peuple au lieu de servir les monopoles...

 

La leçon de l'expérience:

D'ailleurs, point n'est besoin de réfléchir bien longtemps pour comprendre que c'est aux citoyens eux-mêmes que revient la mission d'obtenir le respect de leurs droits et de leur liberté. Ce ne sont certainement pas les monopoles, ni de l'ordre économique, ni de l'ordre politique, qui vont nous aider à obtenir le Crédit Social: leur objectif lui est diamétralement opposé.

Puis l'histoire ne nous apprend-elle pas qu'il est vain d'attendre une réforme par le simple changement du parti au pouvoir?...

Un parti en remplace un autre au pouvoir: avec le même peuple, dans les mêmes circonstances, aux prises avec les mêmes problèmes, il y a à peu près dix chances sur dix qu'il va continuer exactement de la même manière.

 

Une autre méthode à essayer:

N'oublions pas de considérer au moins deux éléments en présence: le gouvernement qui administre et le peuple qui est administré. Il y a assez longtemps qu'on change le gouvernement qui administre: si l'on faisait un petit changement dans le peuple qui est administré?

Traite-t-on de la même manière un chat et un lion? Quelles que soient les personnes qui s'occupent des chats ou des lions, la différence de traitement dans les deux cas vient plus de la bête que de son maître.

Nous ne croyons pas nous tromper en faisant la même remarque au sujet de la politique. Les politiciens n'agiront pas, avec des électeurs renseignés et organisés pour les surveiller et les rappeler à leurs devoirs, de la même manière qu'avec des électeurs qui se contentent de voter selon le courant du jour.

 

A tous et à chacun d’y voir:

Il se peut qu'il soit difficile et long d'habituer un peuple à s'occuper intelligemment et efficacement de la chose publique. Mais quand donc a-t-on essayé? Ce ne sont toujours pas les politiciens de partis qui s'y sont appliqués. Jamais les exploiteurs n'essaient d'organiser leurs victimes pour quelles résistent à leurs exploitations.

Nous n'attendons pas du diable qu'il nous apporte la grâce de Dieu. De même, si l'on veut une politique et une économique au service de tous et de chacun, ne l'attendons pas de ceux qui visent un autre objectif: c'est à tous et à chacun de nous de travailler à l'organiser.

La première chose à faire, c'est certainement de savoir de quoi il est question. Donc, l’étude de littérature appropriée. Les créditistes possèdent la littérature à cette fin.

Puis, de la lumière, on passe à l'action à l'action si l'on veut des résultats. On passe à l’action en éclairant les autres et en se groupant en Union des Électeurs: politique véritablement nouvelle : l'économie du dividende périodique et gratuit à tous et à chacun, sans enquête, sans conditions et sans le prendre dans la poche de personne.

 

Sources : Louis Everi, Sous le signe de l'abondance, Montréal, Institut d'Action Politique, 1946, pp. 185-204 tiré dans Daniel Latouche et Diane Poliquin-Bourassa, Le manuel de la parole, manifestes québécois, Tome 2 1900 à 1959, Montréal, Éditions du Boréal Express, 1978, pp. 225-230.

Numérisé par Igor Tchoukarine, Université de Sherbrooke