Manifeste industriel de E. Bouchette (1901)

(... ) Il est permis de croire que nous sommes à la veille de changements économiques qui auront sur le Canada et sur la province de Québec une influence profonde. Nous verrons probablement la révolution industrielle prévue et prédite par le prince de Bismarck. Nous pouvons approuver ou improuver de tels mouvements, mais aucun peuple ne saurait s'y soustraire; les endiguer est impossible.

Tout le reste, de nos jours, est en effet relégué dans l'ombre par le combat industriel incessant et toujours plus acharné que se livrent entre elles les nations et au sein de chaque nation les unités qui la composent. Ces luttes sont extraordinaires tant à cause des méthodes nouvelles qu'elles font naître que des résultats inattendus qui souvent en découlent. C'est ainsi que les États-Unis d'Amérique, ayant réuni sur leur territoire, un peu à la façon de la Rome antique, le surplus de la population de l'univers, ont vu leur puissance industrielle se développer dans des proportions jusqu'ici sans exemple. Elle est devenue trop énorme même pour le vaste territoire et la population débordante de la république, laquelle, comme Rome aussi, semble aspirer à la domination universelle. Les capitaux, les forces industrielles se concentrent entre les mains d'hommes puissants et audacieux qui ont conçu la pensée de faire du monde entier leur tributaire.

L'Europe qui est éloignée, riche et puissante, prend la chose fort au sérieux. Il n'est pas probable que l'amiral italien Canavaro s'exprimait à la légère lorsque, dans une démonstration officielle à Toulon, il prononçait ces paroles: "Je suis convaincu que la triplice et la duplice ensemble garantiront la paix de l'Europe pour trente années à venir, et cela amènera peut-être les nations européennes à considérer la possibilité et la nécessité de s'unir contre l'Amérique, l'Afrique et l'Asie, dans l'intérêt de la civilisation".

Quelque sérieuse que soit la question internationale ainsi posée, le problème social et économique au sein de chaque nation semble bien plus grave encore. Si aux États-Unis, par exemple, quelques individus ont pu s'emparer de presque toutes les valeurs industrielles de la nation, houille, acier, pétrole, voies ferrées, télégraphes, marine, assurances, que vont devenir les autres citoyens? Vont-ils se résigner à l'esclavage économique? Cela semble incroyable. Aussi voyons-nous tous les jours que les signes de révolte ne manquent pas. Divers expédients pourront retarder le dénouement. Mais ce dénouement arrivera. il créera un ordre des choses différent de ce qui existe aujourd'hui, où les monopoles du capital d'une part et les monopoles de travail d'autre part feront place à des conditions nouvelles. Si ces conditions n'étaient pas plus favorables au bien-être général que ne sont celles du présent, faudrait-il en conclure que les peuples en croyant s'armer pour la défense de leurs droits, ne se sont donné que des armes de parade - ou que la faute est au soldat plutôt qu'à son épée? C'est ce que l'avenir décidera.

Le Canada, à cause de sa position géographique, est plus intéressé que tout autre pays à la prompte et pacifique solution de ces grands problèmes qui agitent les États limitrophes. Nous devrons, nous aussi, mettre nos institutions à l'épreuve. Il est utile que nous ne perdions pas de vue ce qui se passe ailleurs. Déjà les trusts, ne trouvant plus de conquêtes à faire chez eux, se préparent à nous envahir, traînant à leur suite tous ces problèmes économiques qui attendent leur solution. A leur venue, à côté de notre population agricole, surgira une nouvelle population industrielle. Elle ne sera pas, comme dans d'autres pays, presque entièrement concentrée dans les grandes villes, mais elle suivra naturellement les industries, lesquelles tendront à se rapprocher de la matière première - les bois - et des forces hydrauliques. Cette nouvelle population se répandra donc dans les campagnes, parmi les agriculteurs et les défricheurs, où en partie elle se recrutera, et dont elle modifiera peu à peu les moeurs et les idées.

Quelle doit être notre attitude, surtout dans la province de Québec, en face des appoints nouveaux qui nous arrivent? Devons-nous chercher à les éloigner? Le pourrions-nous que nous sommes loin de croire que ce serait le parti le plus avantageux à prendre, la vraie conduite à tenir.

(…) Il nous semble que nous pourrions nous mettre en position de tirer bon parti de ces forces naturelles. Les troubles économiques qui existent ailleurs ne nous ont pas encore atteints. C'est là un précieux avantages. La plupart des peuples ont, en ces matières, été pris en quelque sorte par surprise. Il leur a fallu étudier les problèmes nouveaux en se débattant dans des conditions nouvelles. Les Canadiens se trouvent autrement situés. Ils ont pu voir et réfléchir avant d'être appelés à agir. C'est ainsi qu'autrefois les idées nouvelles en fait de science de gouvernement, qui en France et en Europe donnèrent lieu à de si violents bouleversements, plus sagement et plus graduellement appliqués au Canada, produisirent sans trouble de meilleurs résultats. De même, en ce moment, nous jouissons d'un instant de calme relatif, tandis que la crise économique sévit à l'état aigu dans presque tous les pays civilisés. Il est clair que nous avons le devoir de profiter de ce répit pour chercher d'avance une solution, et faire en sorte que la grande industrie, en s'implantant dans notre pays, n'asservisse pas notre peuple, ne lui fasse pas perdre le cachet que nous lui aimons, mais le laisse libre encore, tout en agrandissant le champ de son action, d'accomplir ses destinées par le moyen des institutions qu'il s'est donné au prix de longs et patients efforts.

Il est facile de dire que nous ne trouverons qu'en nous-mêmes les freins et les forces pondératrices dont nous avons besoin; facile aussi d'affirmer que nous ne les obtiendrons qu'au moyen de l'instruction industrielle généralement répandue et de sages lois réglementant l'industrie et tendant à la développer dans des conditions qui nous seraient favorables. Ces propositions sont évidentes. Mais chez nous tout est à faire, et que d'obstacles à vaincre pour arriver à de vraies réformes! Qui donc mettra hache en bois; qui fera pour nous ce qu'on a fait pour les Magyars, qui organisera l'instruction industrielle; qui nous dotera de lois sages et efficaces pour résoudre le problème économique? L'apathie publique, puis la question des déboursés sembleraient de prime abord des difficultés insurmontables. Nous espérons cependant quelles ne le sont pas réellement. Nous croyons que nos compatriotes voudront agir dès qu'ils auront compris. Donnons donc à ces questions toute la publicité possible. C'est l'unique but de ce travail, comme son seul mérite est la sincérité. Mais qu'il soit discuté, combattu même, surtout par des personnes autorisées et éclairées, ce sera alors la pierre, par elle-même froide et impuissante, qui, frappée par l'acier, produit l'étincelle.

 

APTITUDE DES CANADIENS FRANÇAIS POUR L'INDUSTRIE

Avant d'aller plus loin, il ne sera peut-être pas inutile d'examiner brièvement cette question: Les Canadiens français sont-ils aptes au haut commerce et à la grande industrie? Non pas que la réponse soit douteuse pour ceux qui connaissent bien nos compatriotes d'origine française. Mais beaucoup de gens ont dit et répété que nous sommes inaptes aux choses commerciales et industrielles (unfit for business); et cette opinion, bien qu'inavouée, s'est accréditée dans plusieurs de nos collèges classiques, chose bien malheureuse. Nous comparant aux hommes d'affaires d'autres origines, dont la vieille prospérité faisait paraître encore plus pitoyables nos pénibles débuts, trop d'entre nous se sont dit: Eh! bien, renonçons-y, ce n'est évidemment pas notre vocation. Nous avons nous-même entendu des hommes qui auraient dû être éclairés raisonner ainsi et cela tout récemment.

Les circonstances ont voulu que même la science semblât être de complot pour accréditer cette fausse idée. Parkman, en fournissant des matériaux aux amateurs de folklore, est devenu la source, peut-être involontaire, de contes de plus en plus étonnants, si bien que nous ne sommes plus, aux yeux de beaucoup d'Américains, qu'un phénomène intéressant de fossilisation. "Parkman discovered French Canada", s'écrie-t-on, et là-dessus on brode des romans absolument comme on pourrait le faire sur les ruines de Pompei ou de Babylone. D'autres font à notre sujet des découvertes en fait d'économie sociale.

Vous êtes Français, disent-ils, d'origine celtique et latine, de formation communautaire; n'allez pas vous imaginer que vous pouvez faire ce que nous faisons; il se passera encore de longues années avant que vous soyiez capables de grandes entreprises industrielles. Cela est d'autant plus grave que la science sociale, qui est nouvelle, a ébloui le monde fut par de brillantes théories basées sur des observations justes, mais évidemment encore incomplètes. L'éminent fondateur de l'école déclarait lui-même qu'il n'avait pu compléter son étude des phénomènes sociaux contemporains. Ses continuateurs pas davantage. C'est une oeuvre longue, lente, souvent à recommencer. Cette science est certainement appelée à rendre d'importants services, surtout lorsque les observations qui en forment la base seront complètes. Mais en attendant, nous pouvons voir par ce qui se passe sous nos yeux, sur notre continent, que certaines études auraient besoin d'être révisées; celles qui regardent la race celtique en Amérique, par exemple. Certains écrivains pourraient constater que les montagnards celtes purs que nous décrit sir Walter Scott, vivant par clans, réfractaires au travail, méprisant le commerce et l'industrie, n'estimant que les professions de soldat et de brigand, sont devenus tout à coup, dans les pays nouveaux où les poussait la destruction de leur antique organisation sociale, de vaillants combattants dans l'arène industrielle et commerciale. Comme le Celte d’Écosse, son congénère d'Irlande, émigrant prolétaire et naïf, a subi en touchant le sol d'Amérique une transformation étonnante. Qui a voyagé aux États-Unis s'en aperçoit sans peine. Et cependant, si nous voulons bien y réfléchir, nous devons conclure que la transformation du Celte d'Irlande et d'Écosse est moins étonnante que celle de cette poignée de paysans français si casaniers, si routiniers dans leur pays d'origine, qui surent ouvrir aux autres peuples la voie du nouveau continent, se tailler isolément, la hache à la main, dans la forêt vierge, des établissements durables, protéger leurs libertés, et s'assimiler la constitution britannique que en contribuant à son perfectionnement. L'explication n'est pas difficile. C'est qu'en fait d'anthropologie, il est un facteur qu'on ne trouve pas dans les autres sciences. Les lois physiques sont ici dominées par une autre loi. En étudiant l'homme et les aptitudes humaines, on ne saurait procéder comme dans l'étude des habitudes et des instincts des animaux. Chez l'homme existent sans doute les caractères physiques et l'instinct, mais ce ne sont pas que des accessoires. Sous les haillons d'un chanteur ambulant brille la splendeur d'Homère. (...) Chaque homme a une âme immortelle. Donnez-lui la lumière, elle peut atteindre des hauteurs incalculables. Donc, en étudiant l'humanité, pas de règle absolue possible, si ce n'est celle-ci, que l'homme est essentiellement perfectible. Si certaines races caucasiennes semblent rester inférieures, ce n'est pas à cause de leur infériorité inhérente, mais par suite des circonstances défavorables qui les entourent et que leur plus ou moins d'ignorance ou de faiblesse les empêche de dominer. Et c'est ici que 1'utflité de la science sociale apparaît. En signalant les vraies causes de l'infériorité de certains groupes d'hommes, elle indique en même temps comment on peut les combattre et les faire disparaître. La science sociale ainsi comprise viendra appuyer notre thèse. Elle constatera que l'arbuste transplanté dans un sol nouveau a amélioré ses fruits: que nous avons conservé les qualités de nos ancêtres tout en en acquérant d'autres qui nous sont propres; que nous sommes un peuple primitif enfin, un peu comme ceux qui sortirent jadis des forêts de la Germanie, pour se substituer à la puissance romaine. Nous avons leur intelligence, leur indépendance, leur audace. Nous avons déjà accompli beaucoup. En matière commerciale notamment, malgré notre infériorité apparente, l'histoire dira que nous avons remporté un succès réel en nous assurant même notre faible part, entravés et découragés que nous étions par un groupe d’hommes qui désiraient conserver pour eux seuls un monopole lucratif et qui y ont réussi pendant quelque temps, grâce aux influences puissantes dont ils disposaient en Angleterre, longtemps notre seul, aujourd'hui encore notre principal marché. Si ces faits étaient connus on les tenait dans l'ombre. C'était le raisonnement du renard de la fable que le suivant, que nous faisait un vieux professeur. Le commerce, l'industrie, disait-il, sont des occupations matérielles; nous, Canadiens français, sommes faits pour quelque chose de plus noble; (... ) la charrue, la tribune, la chaire nous appellent ; laissons le gain matériel aux natures plus grossières. Peut-être fut-il un temps où ce sophisme pouvait servir, mais ce temps est passé. Les idées et les circonstances ont bien changé. Il est essentiel maintenant de faire connaître les causes véritables de l'apparente infériorité industrielle et commerciale de nos compatriotes. Ce sera là un des travaux de l'avenir, travail nécessitant beaucoup de recherches et d'analyse, mais travail utile puisqu'il fera justice de certaines erreurs populaires. On comprendra alors qu'aucune race n'est plus apte que nous le sommes à la production de la richesse industrielle. Une race agricole dans un pays possédant des ressources industrielles naturelles, est celle qui peut développer ces ressources avec le plus d'avantage pour le pays et le plus d'intelligence. L'agriculture produit la richesse du premier degré, et l'industrie, du second. Des gradations insensibles rapprochent ces deux professions, surtout de nos jours. Les économistes signalent à l'appui de cette proposition la transformation de la Hongrie, qui, il y a peu d'années, était exclusivement agricole, et qui maintenant possède une population industrielle considérable. On y dépense annuellement plus d'un demi-million de dollars pour l'enseignement industriel, à part les encouragements prodigués aux industries. Quant à la noblesse du but, elle est sans égale, puisque travailler aujourd'hui au développement industriel des Canadiens français c'est travailler au salut de tout un peuple, c'est continuer la mission de nos devanciers, c'est faire oeuvre non seulement utile, mais tellement essentielle et obligatoire qu'y manquer serait anti-patriotique.

(... ) Nous avons en germe les qualités maîtresses de deux grands peuples, de celui dont nous sortons et de celui sous le drapeau duquel nous avons grandi. Nous sommes quelquefois routiniers dans nos campagnes, tout comme les cultivateurs d'Angleterre, du reste. Mais lorsqu'on nous a montré comment nous pouvions améliorer nos cultures, nous nous sommes lancés avec audace dans la voie nouvelle qu'on nous indiquait. Nous avons longtemps manifesté une tendance trop prononcée vers les professions libérales et la politique. Cela tient à une habitude contractée au cours de nos longues luttes constitutionnelles, alors que le titre d'avocat et de tribun n'étaient point une vaine parure, mais supposaient une vraie mission patriotique. Aujourd'hui cela n'est plus qu'un préjugé qui tend à disparaître, et "l'avocat" n'est plus le demi-dieu d'autrefois. Nous semblons présentement trop portés vers les positions inférieures, le travail à gages. Il n'y a rien là qui doive surprendre, si nous tenons compte de nombreux obstacles apportés à la colonisation et de l'absence presque absolue d'instruction technique dans notre pays. "L'absence d'écoles professionnelles ou d'application scientifique, dit le regretté Arthur Buies dans son ouvrage La Province de Québec, a longtemps empêché les Canadiens français de connaître et d'apprécier à leur valeur véritable les ressources étonnantes de leur pays; qu'ils réussissent enfin à avoir des écoles de cette nature, qu'ils puissent enfin ouvrir le grand livre des sciences appliquées, eux qui sont si singulièrement bien doués et si ingénieux en ce qui concerne l'intelligence et l'emploi des forces et des inventions mécaniques, et l'on peut assurer qu'ils se feront et garderont une large place dans les conditions futures des populations nord-américaines". Ceux qui ont pu observer nos compatriotes dans les centres industriels savent combien ces paroles sont vraies. Recueillir en un faisceau une multitude des faits tendant à prouver combien nos compatriotes sont aptes à la grande industrie, voilà encore un travail nécessaire à faire; travail relativement facile, car ces faits abondent, mais qui fera ouvrir de grands yeux à bien des gens. Déjà ce jour, qu'appelait Buies, commence à poindre. Ouvrez les journaux, ces photographies de l'esprit public, vous y trouverez la claire manifestation d'une ambition réveillée, d'une force nouvelle qu'il faut sans retard canaliser et diriger. Vers quel but? Ici nous trouvons un terrain tout préparé où il ne s'agit que de jeter la semence. Depuis bien des générations, ces hommes défrichent dans la forêt, ils connaissent mieux que qui que ce soit toutes les essences forestières et les conditions de la vie des bois. C'est donc vers les industries des bois et vers les industries accessoires qu'il faut surtout les diriger. Ces industries leur sont en partie connues. Mettons-les en mesure de les exploiter scientifiquement, de les transformer en grandes industries et nous ne forcerons pas la nature, nous ne ferons qu'aider à compléter l'évolution. Cette évolution se produirait peut-être d'elle-même par la force des choses, mais elle serait relativement lente. Malheureusement, à notre époque et situés comme nous le sommes, nous n'avons guère le temps d'attendre. Il faut nous hâter si nous ne voulons pas qu'on nous devance. Or, nous savons qu'il nous reste beaucoup à faire pour compléter l'évolution. (... )

 

L'INSTRUCTION INDUSTRIELLE

Disons tout d'abord que ce chapître n'empruntera rien au point de vue pédagogique; c'est plutôt le côté social du sujet qui nous occupe. L'intérêt général est ici le guide à suivre. Il ne s'agit pas seulement des intérêts des industriels, ni de ceux des jeunes gens qui ont des goûts pour l'industrie. Si la question se bornait là, on pourrait assez raisonnablement prétendre - et cette doctrine a longtemps prévalu en Angleterre- que chacun doit s'arranger comme il peut, se perfectionner à ses propres frais, se plier à la loi commerciale de l'offre et de la demande. Nous trouverons encore beaucoup de personnes qui ne vont pas plus loin dans leur raisonnement. Tel industriel constate que pour les besoins de son usine il lui faut des ouvriers ayant une certaine instruction technique; mais il sait qu'on trouve non loin de son établissement des écoles où cette instruction s'acquiert, et gratuitement. Que voulez-vous donc de plus, s'écrie-t-il? Et à son point de vue il a raison. À notre point de vue, qui est différent du sien, il a aussi grandement tort que celui qui, à l'époque où les Canadiens cherchaient à obtenir le gouvernement responsable aurait dit: "Mais pourquoi toute cette agitation? Nous avons un souverain juste et bon, représenté par un gouvernement bien disposé". Sans doute, ces choses sont bonnes et désirables. Mais un peuple veut d'autres garanties. Pour défendre ses frontières, il organise son armée; s'agit-il de sa liberté constitutionnelle, il organise son parlement. C'est ce que nous avons fait. Il s'agit maintenant de protéger notre vie économique, dont dépend notre existence nationale. Allons-nous donc nous abandonner au hasard ou même à la bienveillance des maîtres de la grande industrie? (... ) N'allons-nous pas plutôt organiser l'instruction industrielle de notre peuple, afin qu'il soit en position de comprendre ses intérêts et ses droits dans l'ère nouvelle qui va s'ouvrir, les protéger par de sages lois et se mettre en mesure de participer aux avantages de l'industrie? Voilà toute la question.

Mais organiser l'instruction industrielle dans la province de Québec n'est pas une petite entreprise. Il est bien difficile d'imaginer un système qui réponde au besoin et qui soit en même temps dans les limites de nos ressources financière,.

(... ) Sans toucher à notre système d'instruction primaire, secondaire et supérieure, tel qu'il existe, nous avons sous la main les éléments qu'il faut pour établir, non pas à bon marché - si nous tenons compte de nos maigres ressources - mais sans frais excessifs, un système d'instruction industrielle. Réfléchissons-y. Nos universités sont le siège tout indiqué des écoles de science et de recherches industrielles supérieures. Non pas dans les conditions actuelles de ces institutions. Les faire régner plus grandes dans une patrie agrandie, comme dirait Thiers, telle devrait être notre ambition, comme c'est notre devoir. Que nos autorités soient prodigues pour l'installation des laboratoires les plus complets et les plus modernes, qu'ils s'assurent le concours de savants et de professeurs distingués, de façon à créer dans la province de Québec un véritable centre de science industrielle. Ils auront alors fait oeuvre essentielle, sans grever outre mesure le budget. Cependant, pour recueillir le fruit des sacrifices que nécessiteront ces choses, il faudra faire plus encore. Avoir une lampe, c'est fort bien. Mais si nous voulons qu'elle nous éclaire, il faut trouver de l'huile pour l'alimenter.

Qui dit système, organisation, indique une chose complète où tout s'emboîte et se tient. Sans cela tous les efforts restent stériles ou donnent lieu tout au moins à un grand gaspillage de forces. Pourquoi notre école polytechnique de Montréal languit-elle faute d'élèves? C'est la manifestation d'un vice radical aux degrés inférieurs de l'enseignement. C'est la lampe qui s'éteint faute d'huile. La tête souffre parce que le corps est malade. Une compagnie de chemin de fer perdrait son argent si, après avoir construit sa voie, elle ne s'occupait pas de trouver des voyageurs, du trafic pour l'alimenter. Quelquefois ces voyageurs, qui dans notre cas sont la population étudiante, viennent d'eux-mêmes; C'est qu'alors la voie traverse une région déjà riche et peuplée. Souvent, dans un pays nouveau, le chemin de fer précède le mouvement colonisateur et devient par là une oeuvre de développement national. Dans ce dernier cas, à ne suffit pas de choisir soigneusement son tracé, il faut de plus déployer les plus grands efforts pour y attirer la population et le commerce. Nous avons à nous ouvrir une voie dans la région non développée de l'industrie. Le courant du trafic y est à créer. Pour cela nous avons tout d'abord absolument besoin non pas seulement de grandes institutions universitaires, mais d'écoles primaires supérieures ou de quelque chose de semblable. Nos jeunes gens sont admirablement doués. Pour les intéresser aux choses industrielles il suffira de leur faire connaître. Ils voudront alors voyager jusqu'au bout de la ligne. Ici nous trouvons, ce nous semble, une ressource précieuse dans nos écoles modèles et académies. Ce sont déjà dans un sens des écoles primaires supérieures. Mais pour les rendre vraiment utiles au but que nous avons en vue il faudrait les modifier considérablement. D'abord, en ce qui est du programme des études, de façon à en faire de véritables écoles préparatoires aux industries; ensuite en les rendant absolument gratuites, au moins pour les sujets d'élite choisis au concours; enfin, en instituant un certain nombre de bourses pour les sujets d'élite qui, faute de moyens pécuniaires, ne pourraient autrement continuer leurs études. Nous croyons qu'un tel système, dirigé par des hommes compétents et animés surtout de l'esprit convenable, ferait naître en peu d'années la nécessité d'écoles techniques de toutes espèces, et finirait par assurer notre supériorité en fait d'instruction industrielle. Nous aurions en effet, pour continuer notre image, deux têtes de ligne: écoles industrielles préparatoires à une extrémité de la voie, écoles de haute science à l'autre. Entre ces deux points viendraient s'échelonner les stations, écoles d'arts et métiers, écoles techniques, écoles constituées pour les jeunes ouvriers et cultivateurs, lesquelles surgiraient au fur et à mesure des besoins. Le courant une fois établi, aucune de ces écoles ne manquerait d'élèves. À la condition toujours qu'il y ait organisation du haut en bas et gratuité du haut en bas. De plus notre chemin de fer parcourant un pays nouveau où les avantages qu'il apporte sont peu connus, il faudra non seulement préparer des facilités au public voyageur, mais aussi l'accoutumer à s'en servir. Dans certains pays cette question serait vite réglée, on embarquerait les gens de vive force. Ici un procédé aussi radical étonnerait un peu trop, il vaudrait peut-être mieux recourir à la propagande, à la réclame; il faudrait le concours actif et zélé de tous les hommes dirigeants de notre pays tant ecclésiastiques que laïques. Or, nous croyons ce concours absolument assuré.

 

LE PRÊT INDUSTRIEL

Nous avons vu comment, en d'autres pays, on applique le principe de l'organisation à l'instruction industrielle du peuple; et nous avons esquissé un projet d'adaptation de cette organisation à la province de Québec, en tenant compte de nos limitations financières. Mais, comme nous avons essayé de l'établir dans une étude précédente, pour faire entrer nos compatriotes dans la voie du développement industriel, il faut quelque chose de plus que des écoles. Comment donc atteindre ce but? Plusieurs peuples ont tenté avec succès des expériences à cette fin, la Hongrie, notamment, dont la transformation est toute récente, et qui offre plus d'un point d'analogie avec la province de Québec. Ces exemples servent à démontrer que les peuples comme le, économistes reconnaissent la nécessité du développement industriel, et qu'il est possible aux pouvoirs publics de le favoriser puissamment. Toutefois nous n'avons pas I'illusion qu'on puisse dans notre pays faire adopter des réformes bien radicales. Mieux vaut sans doute s'en tenir à une modification des choses plus graduelle et plus conforme au caractère de notre population. Il ne s'agit donc pas d'encourager la construction de grandes et dispendieuses fabriques, encore moins de se lancer à l'aveugle dans des entreprises risquées.

Nous avons vu se généraliser dans nos vieilles paroisses la formation de syndicats de cultivateurs pour la fabrication du beurre et du fromage. Cela seul a suffi pour ramener l'aisance dans la plupart de nos campagnes. Pourquoi alors ne formerait-on pas dans les nouvelles paroisses des syndicats de colons pour la fabrication de la pâte de bois et de ses produits? Nous voudrions que cette idée se répande, que le développement industriel ainsi compris s'étende à un genre d'industrie, mais s'étendant au contraire à toutes les exploitations dont on trouve les éléments dans nos campagnes et nos bois. Voilà en quelques mots notre pensée sur le développement industriel dans la province de Québec; c'est cette oeuvre que le prêt industriel rendrait possible et facile.

Les bienfaits d'un tel système deviennent très visibles lorsqu'on y réfléchit. Ce qui fait l'avantage des grandes fabriques c'est le bon marché de la production qui en résulte. Ici nous aurions une multitude de petites fabriques avec des résultats similaires. On comprend en effet que, supposant le cas où un syndicat de colons puisse obtenir par l'entremise du gouvernement un prêt au taux d'intérêt de la dette publique pour l'achat de son matériel et ses premiers frais d'installation; supposant aussi que cette industrie soit conduite suivant les données scientifiques et par une personne entendue, les dépenses seront moins considérables que dans une fabrique conduite par un particulier. Ce dernier en fera sa principale affaire et vivra uniquement de la vente de ses produits; il devra payer le plein prix de la matière première et de la main-d'oeuvre. Pour le colon manufacturier au contraire, la fabrication, bien qu'importante, ne serait néanmoins qu'un accessoire, une seconde corde à son arc, dont ne dépendrait pas entièrement son pain. Ce sera une industrie de paroisse, de famille, pour ainsi dire, et conduite un peu à la façon des industries domestiques. Il couperait lui-même soit sur les concessions de coupe cédées par le gouvernement au syndicat dont il fait partie, soit sur sa propre terre, le bois dont on fabriquera la pâte, préparant ainsi la terre à la culture tout en fournissant des aliments à l'industrie. Sa famille fournirait la main-d'oeuvre à l'usine coopérative. Il pourrait donc vendre ses produits manufacturés à très bon marché et réaliser cependant un profit suffisant. Un tel mouvement prendrait inévitablement, surtout dans nos paroisses nouvelles du Nord, une extension irrésistible. Nos forêts envahies par les nôtres ne donneraient plus asile aux spéculateurs nomades. À la suite du défrichement et de la colonisation alimentée par l'exploitation industrielle de la forêt, viendrait s'épanouir la grande culture, la seule rénumérante de nos jours et que la prospérité et l'instruction auraient rendue possible.

C'est ainsi que nous pourrions devenir un peuple industriel sans cesser d'être un peuple agricole. Ainsi nous ne laisserions aucune de nos ressources inexploitées et nous serions enfin en sûreté. À l'heure qu'il est nous ne le sommes pas. Un peuple n'est jamais en sûreté lorsqu'il laisse inexploitées les ressources de son pays. S'il ne les exploite pas lui-même d'autres viendront les exploiter pour lui et se donneront ainsi un prétexte pour intervenir dans ses affaires. Ou bien encore il se formera dans le pays même une oligarchie industrielle qui n'est pas moins à craindre. L'histoire, à chaque page, nous en fournit des exemples. L'un ou l'autre de ces dénouements est la punition inévitable d'un peuple qui manque de vigilance et d'initiative.

( ...) Le prêt industriel est un projet financier destiné à dégager et à mettre en disponibilité une production suffisante des richesses naturelles de la province de Québec, pour former un capital qui devra servir à son développement industriel, autant que possible par des Canadiens.

Toute bonne opération financière doit s'appuyer sur des valeurs réelles d'une solidité absolue. Le prêt industriel aurait pour base les richesses naturelles de la province, dont le bilan soigneusement dressé serait connu du monde entier. Remarquons en passant que certains des gouvernements américains font présentement ce relevé de nos ressources pour leur compte.

Nous nous trouvons ici en face d'une opération double: emprunter sur la garantie d'un capital réel non développé; prêter à ceux qui se chargeront de mettre en valeur ce même capital.

Nécessité par conséquent, premièrement, de limiter les prêts aux industries dont la province fournit la matière première; deuxièmement, d'avoir la garantie que ces industries seront conduites avec une prudence suffisante et suivant les méthodes scientifiques. Sans ces deux conditions l'opération perdrait son caractère de stabilité. Il faudrait donc, tout en respectant la latitude nécessaire en ces matières, déterminer d'avance par des lois, quelles industries seraient admises à bénéficier des prêts industriels, et à quelles conditions économiques et financières se feraient ces prêts.

Quelles industries seraient admises à bénéficier? Ce seraient évidemment celles jugées avantageusement exploitables par le bureau de recherches scientifiques et industrielles. Et ce bureau formerait partie du système d'instruction technique de la province et serait attaché à l'organisation de l'école polytechnique centrale. Quant aux conditions des prêts, elles devraient être déterminées par le statut. Que ces prêts soient accessibles à tous, individus ou compagnies, disposés à se conformer à la loi. Cependant, pour que cette loi produise son plein effet, il convient de ne pas oublier en la rédigeant qu'elle est destinée surtout aux syndicats de colons désirant exploiter les bois d'industrie et autres valeurs industrielles qui peuvent se trouver à leur portée. Du reste, d nous paraît y avoir une distinction assez importante à faire au sujet des garanties de remboursement qui seraient offertes dans l'un et l'autre cas. Dans le cas de l'industriel ordinaire, cette garantie ne serait pas absolue, elle serait soumise aux vicissitudes ordinaires du commerce. Dans le cas d'un syndicat de colons, elle serait plus solide. Les opérations d'abord seraient plus facilement contrôlables, puis, dans la plupart des cas, il serait possible d'obtenir une garantie municipale pour le service des intérêts. De sorte que, tant au point de vue de l'intérêt public qu'à celui d'une bonne garantie financière, il semble que, toutes choses égales d'ailleurs, on devrait accorder la préférence aux syndicats de colons.

On pourrait donc, par ce moyen, sans toucher aux budgets ordinaires, trouver des valeurs qui permettraient à l'État d'emprunter et de prêter ou de garantir des emprunts pour des fins industrielles. Nous arrivons ici à une difficulté sérieuse. Puisque la permanence du domaine industriel de la province de Québec forme la base du système que nous étudions ici, il s'en suit qu'on devrait exploiter ce domaine sans l'aliéner, excepté en ce qui regarde les lots de colonisation. Le colon de bonne foi en fondant un établissement durable, donne en effet plus à l'État qu'il n'en reçoit. On peut quelquefois accroître la valeur du domaine public par de sages concessions du sol. Jusqu'à présent nous avons ignoré ce principe de la permanence de notre domaine industriel. Nous avons suivi avec assez d'insouciance la pratique générale des nations civilisées, laquelle a été plutôt d'aliéner que d'accroître le domaine national. Cette règle prévaut non seulement en Europe, mais aussi en Amérique, malgré les conditions différentes où se trouvent les nations américaines. En ces derniers temps néanmoins, on commence à soupçonner que la méthode contraire pourrait bien être la vraie, car l'établissement de vastes parcs nationaux est un pas important vers la conservation du domaine public.

La règle ici posée par les économistes parait sage. Dans les pays où la culture est avancée et la population dense, disent-ils, il n'est pas avantageux pour l'État de conserver un vaste domaine public, quoiqu'il soit toujours sage pour un gouvernement de conserver et acquérir les forêts. Au contraire, dans les pays où la population est encore rare, l'État peut profitablement conserver et agrandir le domaine public. Qu'on veuille bien remarquer qu'en parlant de l'aliénation du domaine public, je n'entends pas, surtout pour notre province, la vente du sol seulement. Nous savons bien qu'en mettant aux enchères les "limites" pour la coupe de bois de commerce, le gouvernement ne vend pas le fonds. Mais ne jouons pas sur les mots. Souvent ce fonds vaut peu ou rien. Ce que nous avons intérêt à ménager, parce que c'est un vrai capital et souvent le plus important, C'est ce que produit ce fonds. Cet intérêt ne se borne pas à la seule valeur du bois. Tout énorme que soit cet intérêt, il en est d'autres qui ne le sont pas moins. Nous savons que ce sont les forêts qui régularisent l'écoulement des eaux et qui maintiennent par conséquent les pouvoirs hydrauliques nécessaires aux exploitations, sans parler de la protection des terres cultivées contre les inondations et autres inconvénients qui suivent le déboisement. Donc, au point de vue industriel comme à celui de l'agriculture, nous ne devons aliéner que l'usufruit de nos forêts. Permettre qu'on les dévaste, c'est vendre, c'est donner notre capital industriel à des gens qui eux-mêmes souvent ne l'exploitent même pas; c'est fermer la porte à la fois à la colonisation et à l'industrie et ouvrir toutes grandes celles de la spéculation et l'agiotage.

Une modification dans le principe comme dans les dispositions de nos lois en ces matières, serait donc la conséquence nécessaire du système que nous exposons ici. Il importe que ces lois décrètent la permanence de notre domaine industriel et qu'elles pourvoient à sa protection contre tous les gaspillages. De telles lois jointes aux autres réformes industrielles ne resteraient pas lettre morte, ainsi que nous en avons vu tant d'exemples. On tenterait en vain d'en annuler les effets. En donnant enfin au colon les avantages dont il est depuis si longtemps privé, nous créerions autant de gardiens vigilants et intéressés du capital industriel national. Exploitant eux-mêmes ces richesses, fis en comprendraient enfin toute la valeur, et outre leur intérêt, leurs conventions et la loi, ils auraient au fond l'instinct patriotique d'user avec quelque modération de leur domaine national. Cette dernière considération fera peut-être sourire les sceptiques. Cependant ce sentiment existe plus qu'on ne se l'imagine...

(... ) Pour les fins de cette étude, il importerait peu que le gouvernement prêtât directement aux industries, ou indirectement par l'entremise d'une banque, comme cela se pratique dans certains pays. Nous avouons cependant que vu les lenteurs ordinaires et le peu d'élasticité de toute oeuvre officielle, la garantie d'État à une institution financière, avec de sages lois rendant les prêts suffisamment faciles, mais les entourant de garanties raisonnables, nous paraîtrait de beaucoup préférable. Des prêts qui seraient faits dans de telles conditions, au taux de l'intérêt de la dette publique, plus un faible intérêt additionnel destiné à couvrir le service, l'amortissement, et l'impôt industriel, atteindraient, croyons-nous, le but désiré.

Telle est l'idée dans ses grandes lignes. Nous la soumettons avec la conscience que des difficultés pratiques considérables s'opposent à son application, mais avec la conviction aussi que le principe qui en forme la base est juste et que son adoption serait avantageuse.

(... ) Peut-être l'objection la plus plausible et aussi la plus dangereuse, parce que beaucoup de gens la répètent, et qui si elle était vraie elle ferait tomber comme un château de cartes l'édifice que nous avons essayé d'édifier, est celle-ci: votre idée de prêt industriel est inutile et dangereuse parce qu'elle est inutile. Toute idée, toute entreprise qui a de la valeur, trouve des capitaux pour l'appuyer. Si vous ne trouvez pas le bailleur de fonds, c'est que votre affaire ne vaut rien ou que vous-mêmes êtes incapable de la faire prospérer. Si nous réduisons cette objection en syllogisme, nous aurons ce qui suit:

Ou encore:

C'est ainsi que raisonnent une foule de personne. Ce sont là des sophismes qui ne sauraient soutenir un examen sérieux. Si beaucoup de gens les répètent, c'est que de tous temps les sophistes furent plus nombreux que les philosophes. Une des conséquences logiques qu'on pourrait tirer de pareil raisonnement se trouve dans cet autre syllogisme:

  • Toute entreprise industrielle exige un capital.

  • Le capital se défie de toute expérience nouvelle.

  • Donc vous ne devez rien entreprendre de nouveau en fait d'industrie.

  • Du moment qu'on s'acharne surtout dans un pays nouveau comme le Canada, à défendre et à proclamer seul acceptable et même seul respectable, un état de choses qui repose sur l'attente du bon plaisir d'un capital libre de se prodiguer ou de se refuser, c'est dans de pareilles absurdités que l'on tombe. Le capital, dans le sens plus restreint que lui donnent les économistes, n'a pas toujours existé. Il n'est pas très difficile de remonter aux origines du capital industriel de chaque pays. Ceux qui voudront bien faire ces recherches resteront convaincus que, faisant la part de la différence des temps et des circonstances, il y a analogie entre ce que nous proposons ici et ce qui s'est fait dans d'autres pays. Tous sans exception, par la nature même des choses, ont dû recourir à une forme quelconque de crédit national direct ou déguisé pour commencer le développement de leurs ressources industrielles. Notre projet n'est donc pas révolutionnaire; il est aussi vieux que l'industrie, parce que sans lui ou quelque chose d'analogue la création d'une industrie nationale n'est pas possible.

     

    Source : Mémoires et comptes-rendus de la Société Royale du Canada, section 1, Société Royale du Canada, 1901, p. 117 tiré dans Daniel Latouche et Diane Poliquin-Bourrassa, dir. Le manuel de la parole, manifestes québécois, Tome 2, 1900 à 1959, Montréal, Les éditions du Boréal Express, 1978, pp. 13-23.

    Numérisé par Igor Tchoukarine, Université de Sherbrooke