LETTRE DU PÈRE ÉDOUARD GOUIN, P.S.S., À UN CORRESPONDANT QUÉBÉCOIS

 

Nantes, 25 juillet 1950

Mon cher ami,

[...] je pourrai même aussi vous révéler ou vous préciser certains aspects des choses canadiennes qu'on découvre mieux de loin que de près.

Une conversation avec un vieux Romain (Français d'origine) m'a aidé à mieux comprendre l'affaire Charbonneau, qui est complexe et dont les rancunes de M. Duplessis et la trahison de M. Dumont dont je vous reparlerai ne constituent que des éléments.

La perte de l'Archevêque était résolue ou du moins projetée et préparée à Rome depuis près de deux ans.

Le grand meneur me paraît être Mgr Antoniutti, l'auteur de l'élévation de Mgr Charbonneau, autrefois son ami à Ottawa, sa créature dont il voulait faire l'instrument de ses desseins et qui se révéla une personnalité, un caractère, une conscience, sachant et entendant prendre ses responsabilités.

L'Église, divine dans son origine et son fondement, est humaine dans ses membres et ses procédés: la cour romaine suit une politique d'une continuité héritée de l'empire romain et qui tend – excuser et comprenez  l'expression qui exagère et caricaturise ma pensée – à la domestication de l'épiscopat : l'évêque n'étant plus à la limite qu'un agent soumis au Délégué apostolique. Mg, Charbonneau n'a pas voulu se prêter à cette politique; l'instrument rêvé s'est révélé l'obstacle.

Dès lors, on devait chercher à s'en débarrasser : il a donné barre sur lui, contre lui, par son tempérament, ses qualités même, son honnêteté native, un peu naïve, s'indignant de tout compromis: " Est est, non non. " (Ce qui est, est; ce qui n'est pas, n'est pas.)

Il n'avait rien d'un diplomate; la contradiction ne l'excitait pas à la discussion, mais au silence, le repliait sur lui-même et l'ancrait dans sa décision. Sentant une opposition de la part du Délégué, de ses collègues dans l'épiscopat... il les évitait. Ses ennemis ont eu beau jeu contre lui.

Il refusa de se défendre jusqu'au jour où les menées qui lui avaient été dénoncées, mais auxquelles il ne voulait pas croire, se dévoilèrent: c'était trop tard!

Son départ si digne, sans un mot ni pour confirmer, ni pour infirmer les "mensonges" officiels, a été mal jugé là-bas (je veux dire à Rome). Il a donné raison à ses détracteurs.

Incompréhension de la mentalité romaine – incompréhension qui lui fait honneur – telle serait au fond, et j'en juge ainsi, la vraie cause de la disgrâce de Mgr Charbonneau.

Les choses se sont précipitées quand on lui eût trouvé l'homme par qui on le remplacerait : Mgr Léger, qui fut nommé – ou presque – au cours des années dernières, Délégué apostolique en Afrique du Sud puis au Japon et revient à Rome par la volonté expresse du Saint-Père qui avait ses vues sur lui.

La victoire de Duplessis est plus apparente que réelle : il a payé sûrement et peut-être cher, par des concessions dans l'affaire de la charte de l'Université et par l'appui donné au bill érigeant en corporation l'épiscopat de la province de Québec, la mître (sic) qu'on lui sacrifiait (est-ce à lui qu'on la sacrifiait?) ... mais n'a point gagné pour autant un homme à lui: Mgr Léger sera l'homme du Saint-Siège.

(Reproduit dans: Renaude LAPOINTE, L'histoire bouleversante de Mgr Charbonneau, Montréal, Les Éditions du jour, 1962, 160 p.)

Source: Jean HAMELIN, Histoire du catholicisme québécois. Le XXe siècle t. 2 " De 1940 à nos jours ". Montréal, Boréal, 1984, p. 114-115.

Numérisé par Patrick Falardeau, mise en forme par Mathilde Cazelais, Université de Sherbrooke