Message à la nation, le 25 octobre 1995
Pour la première fois de mon mandat de Premier ministre, j'ai invoqué
une procédure exceptionnelle pour m'adresser à vous ce soir. La
procédure est exceptionnelle parce que la situation l'est également.
Bien sûr, je m'adresse en particulier à mes compatriotes du Québec,
parce qu'ils ont en ce moment l'avenir de notre pays entre leurs mains.
Je m'adresse également à tous mes autres concitoyens du Canada,
parce que cette décision les concerne aussi au plus haut point.
Ce n'est pas seulement l'avenir du Québec qui se décidera lundi, c'est
également celui de tout le Canada. C'est une décision sérieuse et
irréversible, aux conséquences imprévisibles et incalculables.
Le Canada, notre pays et notre héritage sont en danger. Briser le
Canada ou le bâtir, demeurer Canadiens ou ne plus l'être, rester ou
partir, voilà l'enjeu du référendum.
Quand nous ferons notre choix, nous avons tous la responsabilité et le
devoir de comprendre la portée de notre décision.
Derrière une question ambiguë, se cache une option très claire. C'est la
séparation du Québec. Un Québec séparé ne ferait plus partie du
Canada. Nous, Québécois, ne serions plus Canadiens et n'aurions plus
droit aux privilèges attachés à la citoyenneté canadienne, comme le
passeport et la monnaie, quoiqu'en disent les tenants de la séparation.
Les Québécois deviendraient des étrangers dans leur propre pays.
Je sais que beaucoup de Québécois de bonne foi songent à voter OUI
pour apporter des changements au Canada. S'ils veulent demeurer
Canadiens, je veux leur dire que c'est un pari très dangereux.
Ils ne devraient pas prendre un risque pareil.
Écoutez bien ce que disent les dirigeants séparatistes. Ils sont très
clairs. Le pays qu'ils proposent, ce n'est pas un Canada amélioré, c'est
un Québec séparé. Ne vous laissez pas tromper. Il semble également
que certains s'apprêtent à dire OUI parce qu'ils pensent qu'ils auront un
meilleur rapport de force pour renégocier un partenariat économique et
politique avec le Canada. Je veux leur répéter encore une fois qu'ils se
trompent. Un OUI mène à la destruction irréversible de l'union
économique et politique que nous avons actuellement, rien de plus.
J'ai écouté mes compatriotes du Québec tout au long de cette
campagne dire combien ils sont profondément attachés au Canada. J'ai
également entendu et compris que des déceptions du passé sont
toujours vivantes. J'ai aussi entendu la voix du changement qui s'élève
du Québec et de partout au Canada. Notre pays est en train de changer
profondément, vous le savez. Et je vous demande d'apprécier
sincèrement ce que le gouvernement a fait depuis deux ans pour
orienter positivement le changement.
La dissolution du Canada serait l'échec d'un rêve. Ce serait la fin d'un
pays qui fait l'envie du monde entier.
Le Canada n'est pas n'importe quel pays. C'est un pays unique au
monde, le meilleur. Un pays qui fait partie depuis tellement longtemps de
notre paysage, qu'on a fini par le prendre pour acquis. On ne devrait
jamais, jamais faire ça. Vous voyez qu'aujourd'hui encore, il faut le dire
qu'on l'aime notre pays et qu'on ne veut pas le perdre.
Nous avons construit ensemble au Canada quelque chose de grand et
de noble. Un pays dont les valeurs de tolérance, de compréhension, de
générosité, de respect des différences ont fait de nous ce que nous
sommes : une société préoccupée du respect et de la dignité de ses
citoyens.
D'autres pays investissent dans l'armement; nous investissons dans le
bien-être de nos citoyens. D'autres pays tolèrent la pauvreté et le
désespoir; nous mettons tout en oeuvre pour assurer à chacun un niveau
de vie décent. D'autres pays recourent à la violence pour régler leurs
différends; nous surmontons nos difficultés grâce à l'esprit de
compromis et au respect mutuel.
C'est cela que nous avons accompli. Et je dis à mes compatriotes
québécois, ne laissez jamais personne diminuer ou banaliser ce que
nous avons réalisé ensemble.
Ne laissez jamais personne vous dire que vous ne pouvez pas être à la
fois fier d'être Québécois et fier d'être Canadien.
C'est vrai, le Canada n'est pas parfait. Mais, pour moi, aucun autre pays
ne se rapproche plus de l'idéal. Il n'existe pas d'autre endroit où les gens
vivent mieux en paix et en sécurité.
Pourquoi sommes-nous si bien au Canada? Parce que notre pays a
toujours su s'adapter et changer pour refléter les aspirations de ses
citoyens. Nous avons fait des changements dans le passé, nous en
faisons actuellement et nous continuerons d'en faire à l'avenir.
Et je répète ce soir ce que j'ai dit hier à Verdun : il faut reconnaître que
le
Québec forme une société distincte de par sa langue, sa culture et ses
institutions. Et aucun changement constitutionnel qui affecte les pouvoirs
du Québec ne se fera sans le consentement des Québécois.
Il faut également que tous les gouvernements fédéral et provinciaux
répondent au désir des citoyens, partout, pour une plus grande
décentralisation.
Et tout cela peut se faire sans cris, sans éclats de voix, sans
déchirements, mais calmement et surtout, avec détermination.
À tous les autres Canadiens, je dis : ne perdez pas foi dans notre pays.
Continuez à exprimer à l'égard de vos concitoyens du Québec le
respect, l'ouverture, l'attachement et l'amitié que vous leur avez
manifesté tout au long de cette campagne référendaire.
Continuez à leur dire combien ils sont importants pour vous, que le
Canada sans eux, ce n'est plus le Canada.
Dites leur que vous espérez, sincèrement et profondément, qu'ils
choisiront, encore une fois, le Canada lundi prochain.
Au cours des derniers jours, des milliers de Canadiens de tous les coins
du pays ont envoyé un message d'amitié et d'attachement aux
Québécois. Continuez d'en envoyer.
Mes amis, notre pays traverse, encore une fois, une crise profonde. Ces
crises à répétition et l'incertitude qu'elles ont engendrée, nous ont coûté
cher. L'instabilité politique, vous le savez, a un prix.
Lundi prochain, lorsque les Québécois auront réitéré leur confiance au
Canada, je veux demander aux investisseurs canadiens et étrangers
d'en faire autant. Rapidement, il faudra remettre nos priorités aux bons
endroits.
Ces priorités, vous les connaissez bien; ce sont la croissance
économique et l'emploi. Il est plus que temps d'y revenir.
Chers amis, le Canada est maintenant à un moment décisif de son
histoire.
Et d'un bout à l'autre du Canada, les gens savent que cette décision est
entre les mains de leurs concitoyens du Québec.
Comme fier Québécois et fier Canadien, je suis persuadé qu'un Québec
fort dans un Canada uni est encore la meilleure solution pour nous tous.
Je demande à ceux qui réfléchissent encore de se poser quelques
questions lorsqu'ils iront voter lundi :
Pensez-vous vraiment que vous et votre famille, aurez une meilleure
qualité de vie et un avenir plus prometteur dans un Québec séparé?
Pensez-vous vraiment que la langue et la culture françaises en Amérique
du Nord seront mieux protégées dans un Québec séparé?
Pensez-vous vraiment que vous et votre famille aurez une meilleure
protection sociale dans un Québec séparé?
Pensez-vous vraiment que le Canada mérite qu'on lui tourne le dos?
Êtes-vous vraiment prêts à dire au monde entier que des citoyens de
langues, de cultures et d'origines différentes ne peuvent pas vivre
ensemble en harmonie?
Pensez-vous vraiment qu'on peut briser des liens d'amitié et de
compréhension... qu'on peut briser des liens de confiance réciproque et
de respect mutuel sans provoquer d'amertume ?
Enfin, avez-vous trouvé une seule bonne raison, une seule pour briser le
Canada?
Pensez-vous vraiment que ça vaut la peine de renoncer au pays que
nous avons bâti ensemble et que nos ancêtres nous ont légué?
Ce pays représente l'héritage accumulé pour léguer à nos enfants et nos
petits-enfants. Sa destruction aurait-elle un sens?
Pensez-y bien, c'est une lourde responsabilité.
Nous arrivons bientôt au moment où tous les bruits de campagne vont
cesser. Mes chers compatriotes du Québec, je vous demande
maintenant d'écouter votre coeur et votre raison. Et je suis confiant que
le Québec et le Canada en sortiront encore une fois gagnants et unis.
Merci et bonsoir.
Source : Chrétien, Jean. Message à la nation. Ottawa : Cabinet du Premier
ministre, 1995. 4 p.