Demain, j'aurai l'honneur d'accueillir les chefs de gouvernement des
autres pays membres du Groupe des Sept au Sommet de Halifax.
Le Canada a, pour la troisième fois, l'occasion d'être l'hôte d'un sommet
du G7. Et je pense que le Sommet de Halifax pourrait bien être l'un des
plus constructifs.
Nous avons convenu que l'examen des institutions internationales serait
l'élément clé du Sommet de Halifax. Il y a 50 ans, le Canada participait
activement à la mise en place des institutions de Bretton Woods -- le
FMI et la Banque mondiale -- ainsi que des Nations Unies. Ces
institutions de l'après-guerre ont évolué positivement au fil des ans pour
s'adapter aux nouvelles réalités internationales.
La communauté internationale a le plus grand besoin d'institutions
multilatérales fortes, crédibles, et responsables. Bien sûr, nous ne
trouverons pas toutes les solutions, mais nous pouvons certainement
entamer une partie du travail et faire preuve d'un réel leadership. Le G7
ne désire pas se poser en directoire mais il reste un forum unique qui
permet des échanges essentiels pour faire face aux importants
changements qui nous attendent. Au lendemain du Sommet de Halifax,
nous travaillerons avec la communauté et les institutions internationales
pour relever ces nouveaux défis.
Les emplois et la croissance économique sont prioritaires pour tous les
pays du G7. Cela est évidemment la priorité au Canada. Notre
gouvernement a été élu sur un programme axé sur l'emploi et la
croissance. Et nous travaillons à sa mise en oeuvre depuis un an et
demi.
Les résultats sont encourageants. Nous avons assisté à la création de
plus de 430 000 emplois, tandis que le taux de chômage est passé de
11.5 % à 9,5 %, soit la première foi qu'il régressait sous la barre des dix
pour cent en quatre ans. En 1994, nous avons enregistré le taux de
croissance économique le plus élevé parmi les pays du G7 et, selon les
prévisions, nous devrions faire aussi bien cette année. Le taux d'inflation
demeure faible. Nous avons entrepris l'assainissement des finances
publiques.
Nous avons parcouru beaucoup de chemin en un an et demi. En terme
de croissance et en terme de situation financière. Nous avons certes
passablement de travail devant nous. Mais tout ce que nous avons
accompli jusqu'à présent et le nouvel optimisme qui prévaut au Canada
me donnent confiance quant à notre réussite.
Je crois qu'il est juste d'affirmer que tous les pays du G7 poursuivent la
même direction et partagent les mêmes objectifs en matière de
croissance, de création d'emplois, de maîtrise de l'inflation et des
déficits budgétaires, en matière de réduction de leur dette publique.
Mais des économies nationales saines ne sauraient exister lorsque
l'économie mondiale est en mauvaise posture. Pas dans les années 90.
Une économie mondiale stable, l'expansion des marchés étrangers,
voilà autant de conditions essentielles à nos économies nationales
axées sur l'exportation. À ce chapitre, je pense que le Sommet de
Halifax peut apporter beaucoup.
Notre gouvernement est persuadé que la libéralisation des échanges est
le levier international le plus efficace qui soit pour promouvoir l'emploi et
la croissance. Notre pays est tributaire de ses exportations. Notre
prospérité future dépend de la capacité qu'ont les gens des autres pays
d'acheter ce que nous produisons. C'est pour cette raison que le
commerce a été -- et continuera d'être -- tout aussi prioritaire pour
nous. Et ce n'est pas seulement prioritaire pour notre pays, pour les
membres du G7 ou pour les pays industrialisés. Cela est prioritaire pour
tous les pays.
Au cours de mon mandat de Premier ministre, j'ai littéralement rencontré
des douzaines de chefs de gouvernement de pays en voie de
développement. Ils m'ont pratiquement tous fait part de leur désir de
participer à l'économie mondiale et de profiter eux aussi des avantages
du commerce international dans leur pays.
À Halifax, le Canada veut tabler sur les succès internationaux en matière
de libéralisation des échanges.
Nous sortons à peine d'une intense ronde de négociations
commerciales multilatérales. Nous devons maintenant mettre en oeuvre
les résultats et mettre en place l'Organisation mondiale du commerce
(OMC).
Nous voulons que le G7 réuni à Halifax devienne un chef de file dans la
promotion de la coopération essentielle entre l'OMC et les autres
institutions économiques internationales.
Mes collègues du G7 s'entendent sur le besoin d'étendre la libéralisation
des échanges. Nous avons encore passablement de travail à faire, en
particulier, dans le domaine des politiques en matière de
télécommunications, de services financiers, d'investissements et de
concurrence.
Le commerce international n'est toutefois qu'un aspect d'une économie
mondialisée. La technologie et l'intégration ont changé la façon de faire
des affaires. Les capitaux circulent d'un endroit du globe à l'autre en
quelques instants. Les décisions peuvent être prises rapidement et leurs
répercussions ressenties immédiatement.
Résultat. On peut observer, entre autres, un accroissement de la
circulation des capitaux privés. De bien des façons cela peut s'avérer
très bon, et promouvoir les investissements et la croissance. Et
redessiner le développement de plusieurs pays.
Cela a été un moteur de prospérité et de création d'emplois dans de
nombreux pays à travers le monde. Mais le volume, la rapidité et la
portée des mouvements de capitaux observés aujourd'hui
s'accompagnent également de risques. Aucun pays n'est à l'abri, et
l'onde de choc peut se répercuter instantanément autour du globe --
comme nous en avons été témoins de façon saisissante l'an dernier.
Le Mexique est une bonne illustration. La fuite de capitaux totalisant
plusieurs milliards de dollars a soudainement transformé ce qui n'aurait
dû être qu'un manque passager de liquidité en ce qu'on a qualifié de
première crise financière de l'ère nouvelle. Et les répercussions -- ou
ce qu'on a appelé l'effet Tequila -- ont été ressenties un peu partout
dans le monde.
Les marchés internationaux soumettent les économies nationales et les
responsables de l'élaboration des politiques à de nouvelles formes de
pressions. Si nous sommes en mesure de tenter de prévoir ces
pressions et d'y réagir lorsqu'elles se manifestent, il est impossible de
les contrôler.
C'est pour cette raison que je crois qu'à Halifax, le G7 devrait suggérer
des moyens concrets pour accroître la stabilité et réduire le risque.
En période de volatilité, on est toujours tenté de revenir en arrière -- en
imposant des barrières de nature à réduire l'accès aux marchés. Cela
peut sembler attrayant mais, même si nous le voulions, cela serait
impossible.
On ne peut pas faire fi de la technologie. On ne peut pas effacer les
trente dernières années. On ne peut pas avoir la nostalgie du bon vieux
temps. Il faut faire face aux réalités actuelles.
Une chose devient toutefois de plus en plus claire. C'est que nous
devons gérer très soigneusement le processus de libéralisation des
échanges.
Pour être en mesure de profiter pleinement de la libéralisation des
marchés financiers, les pays doivent moderniser leurs propres secteurs
financiers, y compris leurs mécanismes de réglementation. Sinon, le
processus de transformation peut provoquer des tensions sociales et
économiques qui, en bout de ligne, menacent même le processus de
développement.
En matière de libéralisation des marchés, l'étapisme -- et non pas le
changement soudain et global -- constitue l'approche de choix pour
nombre de pays qui entreprennent l'ouverture de leurs économies.
Une autre réalité incontournable de l'économie mondialisée est la
rapidité, parfois, saisissante avec laquelle circulent les devises. Il ne fait
aucun doute que la volatilité des taux de change peut entraîner des
problèmes sérieux pour certains pays, comme on a déjà pu l'observer,
Mais je crois également que nous devons faire preuve de réalisme en
considérant nos options. Selon moi, le retour vers un taux de change fixe
ou des fourchettes cibles n'est plus une option réaliste. Pour produire la
stabilité, un système à taux de change fixe requiert un très fort degré de
convergence entre les économies qui y participent. Même l'Union
européenne, où l'on observe pourtant un fort degré d'intégration, a
énormément de difficulté à maintenir un tel système.
Le Canada a été l'un des premiers pays à adopter un régime de change
flottant au début des années 70. Et ce système nous a fort bien servis --
nous permettant de nous adapter plus doucement aux derniers
développements.
Mais le fait demeure que ce régime peut s'accompagner d'une certaine
volatilité. Et que l'économie d'un pays comme le Mexique peut être
malmenée lorsque les gens se débarrassent massivement de leurs
devises.
Nous ne pouvons ni faire fi de la technologie ni revenir en arrière. Nous
ne pouvons pas nous attendre à voir ces spéculateurs notoires éteindre
leur ordinateur; accrocher leurs bretelles rouges et faire autre chose.
Mais ce que nous pouvons -- et devons -- faire, c'est poser des gestes
efficaces et concrets afin de minimiser la vulnérabilité des économies
nationales. Des mesures d'assainissement des finances publiques,
comme celles mise en place au Canada. Des mesures qui feront en
sorte qu'en temps de crise, les institutions financières internationales
auront les moyens d'intervenir de façon déterminante.
C'est pour cette raison que ma priorité, à titre de président du Sommet,
est de faire en sorte que le G7 s'attarde au dossier de la réforme du
Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.
J'ai entrepris de vastes concertations quant au rôle du FMI et de la
Banque mondiale dans les économies mondialisées d'aujourd'hui. Non
seulement avec les autres chefs de gouvernement du G7 mais avec des
chefs de gouvernement de notre hémisphère, de l'Asie et d'Europe.
Avec des pays en développement et de l'ancien bloc des pays de l'Est.
Avec les leaders internationaux du mouvement syndical et du patronat.
Enfin, avec les dirigeants du FMI et de la Banque mondiale eux-mêmes.
J'en ai conclu que, réunis à Halifax, nous devions profiter du
cinquantième anniversaire de ces institutions pour leur donner les outils
dont elles ont besoin aujourd'hui.
En premier lieu, nous devons améliorer les mécanismes de surveillance
et de pré-alerte du FMI.
Cela commence par un meilleur suivi des politiques nationales des États
membres. Cela signifie notamment plus de transparence de la part des
administrations nationales et, en particulier, la divulgation de
renseignements pertinents sur les éléments clés de la conjoncture
économique.
La divulgation des renseignements ne plaît pas toujours aux
bureaucrates -- surtout quand les nouvelles pourraient être meilleures.
Mais cette activité va dans notre meilleur intérêt à tous. En effet, des
renseignements dignes de foi permettent de prendre des décisions
éclairées et d'informer les marchés qui auront alors moins tendance à
réagir brusquement.
Le FMI doit davantage prendre l'initiative -- ne pas hésiter à prodiguer
des conseils essentiels en matière de programme lorsque des
gouvernements se refusent à poser des choix difficiles.
Ensuite, nous devons assortir de meilleurs systèmes de pré-alerte d'une
capacité d'intervention rapide lorsqu'une crise surgit.
Nous devons reconnaître qu'il est parfois indispensable d'intervenir
rapidement pour être efficace. Cela sous-entend la présence de
mécanismes d'intervention. Le Canada exprime le voeu que le Sommet
de Halifax apporte des propositions concrètes en ce sens.
Il est toutefois évident que la capacité d'intervention sera tributaire des
ressources disponibles. C'est pour cette raison que le FMI doit avoir à
sa disposition les ressources financières nécessaires pour gérer
efficacement les crises qui surgissent.
Permettez-moi de souligner que le Fonds n'éprouve pas de difficultés
financières. Par exemple, il a été en mesure de consentir un prêt
considérable au Mexique lorsque le besoin s'est manifesté.
Cependant, il est absolument essentiel que le FMI ait l'assurance, qu'en
cas de besoin, il aura accès à des ressources additionnelles
considérables. À Halifax, le Canada cherchera là aussi à obtenir
l'accord de nos partenaires du G7 pour arriver à des conclusions à ce
sujet.
Nous devons assurer un cadre réglementaire et de surveillance adéquat
pour les institutions financières et les marchés. La surveillance est
centralisée au niveau national, là où il y a beaucoup d'améliorations à
apporter. En effet, c'est très souvent à l'intérieur d'un pays même que
naissent les spéculations qui peuvent nuire aux économies nationales. Il
doit également y avoir un engagement de plus en plus fort en faveur de
la coopération internationale.
Je soulèverai cette question à Halifax. Nous devons savoir si la
coopération internationale en la matière se situe à un niveau adéquat.
Nous devons également savoir si le degré de transparence est suffisant
de part et d'autre et s'il est nécessaire, ou pas, d'établir des normes
internationales.
Les pays en développement ont réalisé des progrès remarquables pour
réduire leur endettement et adopter des politiques cohérentes avec la
stabilité macro-économique et une meilleure répartition des ressources.
Ils ont profité d'une plus grande intégration des marchés financiers, mais
ils en ont également souffert à l'occasion.
Malgré des progrès réels nombre de pays en développement ont
également besoin de l'aide financière des pays industrialisés et des
institutions financières internationales (IFI) pour assurer leur croissance
et leur développement.
Pour que cette aide soit efficace, nous devons cibler vers les pays les
plus pauvres les fonds encore disponibles dans les IFI. Nous devons
également concentrer notre aide sur la mise en place de biens publics et
sur une expansion saine du secteur privé.
Nous devons également améliorer la performance de l'ONU en matière
de développement. Il y a trop d'organismes et de programmes qui
entrent soit en conflit les uns avec les autres, ou dont le mandat ne
correspond plus aux problèmes actuels. Nous voulons nous assurer que
la Banque mondiale et l'ONU utilisent efficacement leurs ressources
financières.
En plus des questions d'ordre économique que j'ai mentionnées
aujourd'hui, le Sommet de Halifax portera sur d'autres enjeux
internationaux aussi variés que le mandat de l'ONU, la lutte contre le
terrorisme et le règlement de la crise qui sévit dans l'ancienne
Yougoslavie.
Le dénominateur commun de tous ces dossiers est le besoin d'une
meilleure compréhension et collaboration internationales pour faire face
au vent de scepticisme qui s'abat sur nos institutions internationales.
Nous, en tant que Canadiens, croyons profondément aux approches
coopératives qui vont au-delà des barrières culturelles, économiques et
politiques.
Aussi bien par tradition que conviction, les Canadiens sont de bons
citoyens internationaux engagés sur la voie de la coopération
multilatérale. À titre d'hôte du Sommet du G7 à Halifax, le Canada aura
une occasion unique pour renforcer les qualités que nous préconisons
déjà au pays, soit la coopération, le travail d'équipe et, par-dessus tout,
le progrès.
Source : Chrétien, Jean. Allocution par premier ministre Jean Chrétien à la
Conférence sur la mondialisation de l'économie. Ottawa : Cabinet du Premier ministre, 1995. 5 p.