Discours sur l'état de la nation, le 30 juin 1960
Mes chers compatriotes canadiens,
Cest demain la Fête du Dominion, le quatre-vingt-treizième anniversaire
de la sage décision de nos aïeux, inspirés par le Psaume 72 pour créer
ici "un royaume de la mer à la mer".
En cet anniversaire, les Canadiens renouvelleront leur foi en leur
Canada bien-aimé. La Chambre des communes sera en session pour
une partie de la journée, afin de souligner le caractère important de
loccasion. Par tout le pays les Canadiens, jeunes et vieux, honoreront la
Reine et notre pays en répétant une fois encore ces mots chargés
démotion : "Protégera nos foyers et nos droits".
Toute ma vie, j'ai travaillé à lunité de tous les Canadiens dans un
Canada uni, dun océan à lautre, sans jamais négliger en aucune
façon
les droits historiques et constitutionnels des deux grands peuples
fondateurs. De plus en plus, ce rêve devient réalité.
Dans lesprit des paroles du "Ô Canada", jaurai le
privilège de me
lever demain à la Chambre des communes pour introduire un projet de
Déclaration canadienne des droits. Vous conviendrez sûrement que ce
jour et sa signification sont tout à fait appropriés à un tel événement.
Cest pourquoi, ce soir, à la veille de notre grande fête nationale, je
vous
demande de considérer avec moi, pendant un moment, les raisons pour
lesquelles je crois que lintroduction de ce nouveau projet de loi
représente une nouvelle étape importante vers la sécurité des
fondements spirituels de notre liberté.
Être prêts à tout pour le Canada signifie beaucoup de choses. Peut-être
pensons-nous dabord au grave problème de la défense nationale face
à la menace dune agression de létranger.
Nous devons assurer notre défense afin de nous protéger contre la
possibilité dune attaque, et faire pression en faveur du désarmement.
Les Canadiens veulent vivre en paix. Votre gouvernement est conscient
que, en notre ère danxiété et dincertitude, le désarmement soit
nécessaire pour assurer la paix. La conduite de lU.R.S.S. et de ses
associés communistes, qui se sont retirés sommairement plus tôt cette
semaine de la Réunion des dix grandes puissances à Genève, est
décourageante, consternante pour tous les peuples amis de la paix qui
commençaient à espérer que lhumanité entrerait dans une ère nouvelle.
Lhonorable Howard Green, secrétaire dÉtat aux affaires extérieures,
a
joué un rôle de leader dans cette croisade pour le désarmement, et il
persévérera quels que soient les désappointements qui lattendent.
Nous devons rester vigilants à lintérieur de nos propres frontières pour
défendre notre glorieux héritage de droits humains et de libertés
fondamentales. Lexpérience de plusieurs pays dont les citoyens affluent
sur nos côtes depuis quelques années - ainsi que notre propre
expérience - démontrent clairement que la perpétuité et le maintien de
ces droits et libertés ne peuvent être pris pour acquis. Ceux qui ont vécu
dans des pays où la dignité humaine est déniée savent combien
laffirmation de ces droits est étroitement liée à la lutte pour la paix
dans
le monde.
En fait, la différence fondamentale entre les pays du monde libre et ceux
du monde communiste repose sur cette notion même de droits humains
et de dignité humaine. Dans notre hémisphère, il est entendu que
lindividu a des droits fondamentaux qui ne doivent jamais être
subordonnés au gouvernement. Lautre hémisphère croit à la toute
puissance de lÉtat, et les droits individuels fondamentaux peuvent y être
retirés à volonté.
Il y a treize ans, à la Chambre des communes, jai cité à ce sujet des
paroles qui sont encore plus vraies aujourdhui quelles ne
létaient alors.
Elle furent prononcées par M.J.T. Shotwell, président de la dotation
Carnegie pour la paix internationale. Voici ces paroles :
Leffort visant la sauvegarde des droits humains est, selon
moi, le plus fondamental de tous les mouvements
internationaux actuels, et aussi le plus difficile à mener à bien
[...] La menace de guerre ne disparaîtra pas de la liste des
problèmes de lhumanité aussi longtemps que la vie et la
liberté seront mises en péril par une autorité arbitraire.
Cest précisément dans cet ordre didées que j'ai proposé voici peu
de
temps la création dune Cour internationale des droits, qui aurait la
juridiction et lautorité requises pour arbitrer toutes les violations des
droits humains et libertés de base, partout dans le monde.
Les institutions fondamentales de notre pays sont dérivées de celles de
lAngleterre et de la France, deux nations qui sont demeurées en
première ligne dans la plupart des grandes batailles pour la liberté
humaine. Les barons dAngleterre qui ont arraché la Grande charte au
roi Jean étaient tous des "français, dont la langue maternelle était le
français". Notre passion pour la liberté nous vient aussi de plusieurs
autres pays dont les citoyens ont écrit de nobles pages de lhistoire
éternelle de la liberté.
Je présenterai demain notre nouveau projet de Charte des droits à notre
Parlement. Ce projet de loi a déjà été présenté à des sessions
antérieures de ce Parlement, puis mis de côté pour permettre aux
organisations et aux citoyens canadiens qui le désiraient de nous
communiquer leur point de vue.
Ce projet de loi contient certaines additions résultant de ces opinions;
leur effet global est de mieux garantir nos droits et libertés individuels.
Déjà quand jétais étudiant, jétais convaincu que nous devrions
avoir
une Charte canadienne des droits. Vous me comprendrez quand je dis
que je serai personnellement très satisfait si le Parlement canadien
décide, dans sa sagesse, de voter cette loi et de lincorporer dans nos
recueils de lois.
Depuis 1942, jai parlé à loccasion de cette question à la Chambre
des
communes, et jai présenté plusieurs résolutions pour lappuyer. En
1952, en introduisant une résolution sur un projet de Charte des droits,
jai déclaré :
Un élément marquant de la liberté est la reconnaissance du
caractère sacré de la personnalité humaine, et cette
reconnaissance soppose à toute discrimination basée sur la
race, les croyances ou la couleur. Les Canadiens ont un
message à transmettre au monde. Nous sommes composés
de plusieurs groupes raciaux, dont chacun doit réaliser que
cest uniquement en pratiquant la tolérance et le respect, et
en reniant tout antagonisme ou préjugé basés sur la race, la
croyance, ou même le nom de famille, que nous pourrons
éviter lapparition de brèches dans lunité de notre pays.
Lunité nationale canadienne nest pas seulement un idéal,
cest une nécessité basée sur le simple bon sens.
Bien sûr, certains diront que le projet de loi dans sa forme actuelle ne va
pas assez loin, quil devrait être un amendement constitutionnel liant le
Parlement et les législatures. Mais cela exigerait le consentement de
toutes les provinces, ce qui est impossible pour le moment. Ce projet de
loi couvre cependant toutes les questions relevant de la juridiction du
Parlement fédéral.
Une mesure législative ne peut pas tout faire. Je suis cependant
convaincu que peu de Canadiens nieront que cest là non seulement un
premier pas dans la bonne direction, mais un pas de géant, qui sera
reconnu comme lune des initiatives les plus remarquables de maintien
et de préservation des libertés humaines au Canada. Comme la dit le
professeur M. Trevelyan, un historien des plus illustres, à propos de la
Grande Charte :
Cétait un petit pas, mais cétait le premier, et cest le
premier pas qui compte [...] Cest le caractère abstrait et
général de lévénement de Runymède qui lui a conféré une
influence marquante dans lhistoire.
Quel sera leffet de la Charte canadienne des droits? Elle établira
lexistence des droits et libertés suivants, sur lesquels aucune loi du
gouvernement du Canada, passée ou future (sauf pour les mesures de
sécurité en temps de guerre) ne pourra empiéter :
(a) Le droit de lindividu à la vie, à la liberté, à la sécurité
personnelle, à
la jouissance de ses biens et au droit de ne pas en être privé, sauf selon
les règles de la loi;
(b) Le droit de lindividu à la protection légale sans discrimination en
raison de la race, de lorigine nationale, de la couleur, de la religion ou
du sexe;
(c) La liberté de religion;
(d) La liberté de parole;
(e) La liberté de presse.
Elle affirmera le principe selon lequel chaque individu, quelle que soit sa
couleur, sa race ou sa religion, sera à labri de toute discrimination et
jouira de la garantie dégalité sous la loi. Cest particulièrement
important aujourdhui, car partout dans le monde là où la discrimination
existe, on risque de voir germer le communisme.
Comme je lai dit à la Chambre des communes dans le passé, ce sera
un contrat entre les citoyens canadiens et le gouvernement du Canada.
Elle affirmera le droit de lindividu et des minorités à la protection
contre
la majorité dans lexercice de leurs droits. Par-dessus tout, elle assurera
à chacun de nous le droit légal dêtre entendu par les tribunaux de ce
pays.
Elle fera prendre conscience au Parlement de limportance des libertés.
Elle lui fera réaliser que les droits doivent être préservés. Elle
lincitera à
faire preuve de prudence avant de voter des lois susceptibles dentraver
ces libertés. Elle sera le point de repère par lequel les Canadiens, par le
moyen du Parlement, réaffirmeront les valeurs spirituelles qui ont fait la
grandeur du Canada; elle préservera sous forme de lois les actifs
spirituels indispensables à la survie de la liberté. Elle démontrera à
chaque Canadien que, quelle que soit sa race, sa religion ou sa couleur,
le Parlement du Canada veillera jalousement sur ses droits, où quil vive,
et ne fera rien pour len priver.
Désormais, les Canadiens sauront que leurs droits ne seront pas
sommairement déniés, et que le Parlement gardera présent à lesprit en
tout temps lavertissement énoncé dans cette Charte des droits, à savoir
que les droits et libertés fondamentaux relevant de la juridiction fédérale
ne seront violés ni par ce Parlement, ni par aucun autre Parlement dans
lavenir.
Il ne fait aucun doute que cette Charte, une fois adoptée, conférera aux
tribunaux de nouveaux pouvoirs quant à lensemble des droits des
citoyens canadiens. Je crois quelle va aussi loin que le Parlement peut
se le permettre selon la Constitution.
Je veux quil soit bien clair que nous favoriserons toute mesure
susceptible daugmenter ou détendre lefficacité dune
Charte
canadienne des droits, si nous pouvons nous entendre avec toutes les
provinces. Il est certain que nous considérerons favorablement la
suggestion de lincorporer à la Constitution si les provinces donnent leur
accord à cet effet, et nous accueillerons toujours avec plaisir leurs
commentaires à cet égard.
Pour le moment, je crois que vous appuierez linitiative que nous avons
prise, et que vous collaborerez avec nous pour en assurer lefficacité,
tant comme individus que comme membres des nombreuses
organisations concernées par cette question. Je me souviens de
lopposition que jai rencontrée pendant les nombreuses années où
jai
plaidé en faveur de cette loi; cependant, ladhésion à son principe de
base semble aujourdhui très largement répandue. Après mêtre tant
de
fois opposé à ce que je considérais comme des violations inutiles de
nos libertés, je peux vous dire quaujourdhui je nen perçois
aucune.
Je vous remercie tous pour les suggestions utiles que vous mavez fait
parvenir par le courrier. Plusieurs milliers de Canadiens ont pris part à
cette réalisation, grâce à laquelle la Fête du Dominion de 1960 restera
longtemps dans nos mémoires.
Source: Traduction de: Diefenbaker, John G. Notes for an address by the Prime
Minister, the Right Honourable John G. Diefenbaker, on the "Nation's Business".
[Ottawa : Office of the Prime Minister], 1960. 8 p.