Discours prononcé devant le Cercle canadien d'Ottawa, le 24 novembre 1960
M. le Président, Messieurs,
Je vous remercie de lhonneur que vous mavez fait en minvitant
ici. Je
vous suis très reconnaissant de loccasion qui mest donnée de vous
dire quelques mots sur le sujet auquel votre président a fait allusion : la
politique extérieure du Canada.
Je vois ici ce qui fait la grandeur du concept des Clubs Canadiens : le
niveau daffirmation de leur personnalité canadienne et de lidéal
canadien dindépendance, et leur effort pour constituer un moyen de
formation et dexpression du mode de pensée canadien. Je pense
souvent, durant mes voyages à travers le Canada, à limpérieuse
nécessité dimprégner les Canadiens de la fierté de leur patrimoine, de
leur faire réaliser la grandeur de leur histoire et de la destinée
quespère
le pays tout entier. Ce club et tous les Clubs Canadiens à travers le pays
créent un modèle canadien distinct et favorisent le développement dun
point de vue uni.
Comme je vous lai dit, nous allons parler de la politique extérieure du
Canada en général, mais plus spécifiquement en rapport avec trois
éléments de base de cette politique -- le Commonwealth, les Nations
Unies et lOTAN.
Du Commonwealth, je dirai seulement ceci : la relation entre les
membres du Commonwealth est plus forte que jamais. En mars, ou
peut-être en avril 1961, se tiendra une autre réunion des premiers
ministres du Commonwealth. Nous savons que les thèmes abordés à
cette conférence renforceront ou affaibliront la position du
Commonwealth dans les années à venir. Jai confiance, toutefois, que
cet esprit qui a caractérisé le Commonwealth dans le passé saura faire
face aux conditions nouvelles et toujours changeantes, et cela sans avoir
recours à des accords officiels ni à aucune forme de contrainte. Le
Commonwealth rassemble plus de 550 millions de citoyens unis dans un
attachement commun à ces principes de liberté, principes quil est
aujourdhui si nécessaire dentretenir et qui donnent au Commonwealth
cette unité internationale qui représente notre réponse aux communistes,
où quils soient.
Vous avez tous suivi la session courante de lAssemblée générale des
Nations Unies. Elle sest ouverte à un moment où il ne restait du Sommet
que les ruines despoirs déçus. Les négociations sur le désarmement
sétaient arrêtées. Berlin était encore une source de discorde et de
danger. La paix était menacée au Congo et au Laos. Il ne se produisait
rien à ce moment-là qui donnât quelque espoir de réduire et encore
moins déliminer la possibilité dune erreur de calcul dun
côté ou de
lautre, qui résulterait en une catastrophe mondiale.
Quest-il arrivé dans les mois qui ont suivi? Quel est aujourdhui
lespoir
de lhumanité? Il ne sest produit aucune amélioration significative
ou
réelle. La paix dépend toujours des prémisses précaires et des
personnalités imprévisibles de Moscou et Pékin. Le mieux quon puisse
dire aujourdhui, cest que nous sommes à la croisée des chemins. Dans
les mois à venir, ou bien nous ferons des progrès vers une plus grande
harmonie, ou nous retomberons dans une tension encore plus grave.
Je vous recommanderais, Messieurs, pour vous faire une image de la
situation mondiale actuelle, de lire les magazines arrivant de Chine. Le
ton et le contenu agressifs des déclarations des dirigeants de la Chine
continentale projettent une ombre de terreur sur lhumanité. Leurs points
de vue représentent une menace; un examen réaliste de la situation
devient nécessaire, impératif. Sans aucun doute, le Canada sintéresse
énormément au caractère futur des actions de la Chine continentale en
rapport avec les tendances générales de la politique mondiale. Un
peuple si vaste, presque innombrable, ne peut être ignoré. Les dangers
menaçant le monde sont communs à tous les peuples; il est impossible
dexclure presque le quart de la race humaine de la recherche de
solutions politiques majeures.
Vous avez vu ce qui sest passé aux Nations Unies - la fureur
histrionique du président Khrouchtchev, ses sourires et ses sarcasmes,
accompagnés à loccasion du martèlement de son soulier. Ajoutez à
cela les énigmatiques relations entre lUnion soviétique et la Chine
communiste de ces derniers mois et le langage belliqueux et menaçant
utilisé par Pékin, et nous voilà accablés de craintes et de menaces.
La tension a quelque peu diminué. M. Khrouchtchev a reporté de
quelques mois le problème de Berlin. Les pourparlers de Genève sur les
essais nucléaires donnent des résultats et ravivent un peu notre espoir,
mais ce qui gâche tout, cest le refus du gouvernement soviétique de
faire face à la question centrale du désarmement - linspection et le
contrôle internationaux.
Les Nations Unies se réunissent, et des discussions ont lieu auxquelles
participe la plus grande partie de la planète. Quels sont les résultats de
la réunion courante de lAssemblée? Je crois que M. Khrouchtchev est
venu à New York pour reprendre le terrain perdu. Il a dit quil était venu
pour parler de désarmement. Mais tout ce quil a fait là-bas, au lieu de
discuter du désarmement, cest essayer de saper lefficacité du bureau
du Secrétaire général. Il a essayé de recueillir le support nécessaire
pour créer un praesidium tripartite : Est, Ouest et neutre, pour remplacer
le Secrétaire général. Un vote unanime serait alors requis pour
entreprendre toute action.
Ainsi, le président Khrouchtchev aurait dégradé lAssemblée, en aurait
rabaissé la dignité, en aurait paralysé lautorité. Il a refusé de
reconnaître
limpartialité du Secrétaire général. LAssemblée ne pouvait
accepter
cela.
Pourquoi alors a-t-il adopté cette ligne de conduite? Cela reste difficile à
comprendre. Était-il en train de préparer dautres plans? Cherchait-il à
saper lautorité de lAssemblée? Ou bien avait-il peur, dans
lavenir, de
se faire encore contrecarrer par elle? La situation au Congo était très
sérieuse à ce moment-là.
Je dévie un moment du sujet, M. le Président, pour dire ceci : ces trois
derniers jours, la situation à Léopoldville sest dangereusement tendue.
Le gouvernement reçoit des informations dheure en heure sur la
situation. Dans un état de choses aussi chargé démotions, alors que
lautorité civile sest effondrée, nul ne peut garantir que la
violence ne
reprendra pas. Toutefois, sur une note plus positive, je peux dire à
propos des troupes canadiennes qui y sont stationnées, sur la base des
rapports reçus des représentants canadiens à Léopoldville et des
Nations Unies, que toutes les précautions nécessaires ont été prises
pour assurer raisonnablement la sécurité de la force des Nations Unies.
Nos forces sont en état dalerte. Le contingent canadien a été autorisé
à
prendre les mesures de légitime défense jugées nécessaires.
Tous autant que nous sommes, nous ne pouvons quespérer que les
représentants du Canada au sein de cette force internationale seront
préservés. Ils sont là pour assurer le maintien de lordre. Bien sûr, ils
font
face à des risques. Cest inévitable. Cest le prix que
lhumanité doit
payer pour assumer des obligations internationales aussi importantes.
Maintenant, quen est-il des Nations Unies?
Je les ai vues naître. Je me souviens très bien des espoirs et des
aspirations de toute lhumanité à San Francisco, en 1945. Ils étaient
incarnés là, alors que les représentants du Canada, des États-Unis, du
Royaume-Uni, de la France et des autres nations étaient réunis. Je crois
que les Nations Unies font face aujourdhui à leur plus grand défi. Je ne
pense pas que M. Khrouchtchev ait particulièrement impressionné les
délégations asiatiques ou africaines par sa proposition de praesidium.
Je ne pense pas que ces nations fassent confiance à lU.R.S.S. pour
défendre et protéger leur indépendance : elles savent que lU.R.S.S.
cherche actuellement à se saisir de lâme de ces nations non encore
engagées. Mais ce que je crois vraiment, cest que ces nations ont été
attirées et encouragées par la perspective dune influence accrue dans
les activités administratives des Nations Unies. Cest une situation à
laquelle nous devrons faire face dans les jours qui viennent, car lOuest
ne représente plus la majorité aux Nations Unies, et je crois que des
changements devront se produire.
En ce qui concerne le Canada, nous sommes davis que leffectif du
Conseil de sécurité et du Conseil économique et social devrait être
augmenté, afin dobtenir une représentation géographique et culturelle
plus appropriée.
Dans le domaine du désarmement, la perspective nest guère
encourageante. Considérons simplement les années qui ont précédé la
Seconde Guerre mondiale. Prenez le temps de lire le message du
président Roosevelt aux nations du monde, en 1933. Les espoirs de ce
temps-là ont été dissipés à la lumière des événements subséquents.
Aujourdhui plane sur lhumanité la menace nucléaire. Quelle est notre
position?
Nous avons continué de faire pression en faveur du désarmement sans
lequel nous ne pourrons survivre, car si la course aux armements se
poursuit, tôt ou tard, que ce soit voulu ou par erreur, la guerre sera
inévitable. Nous avons pris position en faveur de lélimination des
armements nucléaires, de la fin des essais, de la fin de la production de
matières fissibles pour larmement, et de lutilisation des matières
fissibles existantes à des fins pacifiques. Nous avons pris position en
faveur de linternationalisation de lespace, sans laquelle il ne peut y
avoir despoir pour la prochaine génération. Nous avons aussi exigé
quune inspection complète vérifie que toute promesse de désarmement
soit tenue dans les termes convenus.
Maintenant, quen est-il de lOTAN?
Jusquà ce que ces initiatives de désarmement soient menées à bien,
les Canadiens doivent rester sur leurs gardes, et toutes les nations du
monde libre doivent accorder la priorité absolue à leur sécurité. Jai
remarqué que certains pensent que le Canada devrait se retirer de
lOTAN. Cest inacceptable.
Je crois que le Canada a, et aura toujours sa place, à lOTAN. Ce nest
pas seulement parce quelle sert nos intérêts du point de vue de la
défense militaire. LOTAN est aussi un groupe de nations déterminées,
aux mobiles sensés et louables, respectueuses des institutions libres, et
représentant collectivement ces patrimoines qui font partie de notre
civilisation. Elle sest révélée un rempart imprenable de la liberté. Sa
fonction actuelle est aussi importante que par le passé.
Nous ne devons ni nosons labandonner. Mais cela ne signifie pas que
rien ne doit changer en son sein. Il est raisonnable de penser quune
organisation conçue pour répondre aux craintes et principes des années
1950 puisse avoir besoin de sadapter aux menaces et espérances des
années 1960.
LOTAN doit être revitalisée. Pour beaucoup, elle est devenue une
institution banale, secondaire. Elle doit renforcer sa cohésion et son
processus de compréhension collective. Des changements doivent
aussi se produire au niveau économique.
Nous devons nous efforcer de conclure au sein de lOTAN des
arrangements économiques qui garantiront que les nations combattant
pour la liberté ne prendront pas de décisions dordre économique
susceptibles daffaiblir leurs voisins et associés dans cette
responsabilité.
Il a été suggéré de créer une sorte de triumvirat à lintérieur de
lOTAN,
où la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France décideraient des
directions à prendre. Le Canada est, définitivement et sans équivoque,
opposé à cette idée.
Nous prenons nos engagements envers lOTAN au sérieux. Nous
navons pas lintention daccepter une position secondaire ou
subordonnée. Nous pensons cependant que le processus consultatif de
lOTAN doit être amélioré.
Nous croyons que les nations membres de lOTAN ne devraient prendre
aucune initiative qui aboutirait à une diminution de la force, de la
détermination ou de lidéalisme de lorganisation dans son ensemble.
Il a également été suggéré récemment que la contribution des membres
à lOTAN pourrait être augmentée. Je rappellerai simplement que la
contribution canadienne a toujours atteint un niveau insurpassé par les
autres nations.
Nous avons payé une prime dassurance élevée, et je ne vois pas
pourquoi le Canada devrait ou pourrait contribuer davantage que cette
année ou les années passées.
Nous avons gardé notre force dans lOTAN. Nous avons fourni des
troupes aériennes et terrestres. Les Canadiens dans leur ensemble
peuvent être fiers de leur contribution par habitant.
Comme je le disais, je crois que certains changements doivent être
apportés. Je pense quil faudrait organiser une réunion des chefs
détat
le plus tôt possible.
Il faudrait réviser complètement et avec soin les objectifs et politiques de
lOTAN. En fait, ces deux ou trois dernières semaines, lU.R.S.S., ses
satellites et ses associés se sont réunis à Moscou. Nos politiques
stratégiques devront être examinées et révisées à la lumière des
décisions prises au conclave communiste, toujours en session.
Soutenons les Nations Unies; contribuons à son effort en fonction de nos
responsabilités; exerçons des pressions en faveur du désarmement,
mais restons sur nos gardes.
Que dire de lavenir?
Aujourdhui, les vents de la révolution soufflent dans le monde entier.
Partout, des peuples et des nations réclament leur indépendance.
Vous avez entendu M. Khrouchtchev invectiver contre le colonialisme de
la Grande-Bretagne et de la France. Cependant, depuis la dernière
guerre, les colonies et dépendances du Royaume-Uni et de la France
ont diminué à un point tel que plus dun demi-milliard dindividus ont
obtenu leur liberté totale. M. Khrouchtchev na pas su répondre quand on
lui a demandé à combien dindividus lU.R.S.S. avait accordé leur
indépendance durant la même période de temps.
Nous vivons constamment sous la menace nucléaire. Elle touche le cur
des Canadiens. On ma demandé : allez-vous équiper le Canada
darmes nucléaires? Messieurs, de toutes les responsabilités inhérentes
à lautorité confiée par le peuple, aucune nest plus importante ou
éprouvante que celle-là.
Nous avons convenu que toute décision nécessaire sera prise en
fonction des progrès vers le désarmement. Toute autre conduite serait
une contradiction en soi. Quand et si de telles armes sont requises, alors
nous assumerons nos responsabilités.
Lavenir des Canadiens exige que nous prenions la décision qui, à la
lumière des informations les plus sûres, garantira le plus la sécurité de
notre pays. Nous avons également bien fait comprendre que, quoi quil
arrive, nous ne considérerons pas larmement nucléaire tant que, en
qualité de nation souveraine, nous ne détiendrons pas une part égale du
contrôle -- un contrôle conjoint. En dautres termes, cette question ne
requiert pas une décision immédiate. Nous prendrons nos décisions en
fonction du progrès des efforts relatifs au désarmement et selon les
événements des mois à venir.
Aujourdhui, le grand danger, et je le vois partout, cest que notre
nation
et les peuples du monde libre se laissent aller à la complaisance. La
menace est là depuis si longtemps quon sy habitue.
Pour conclure et en résumé : le but principal de la politique étrangère
canadienne est dassurer la sécurité des Canadiens par un partenariat
avec les amis du Canada. Cest la paix; cest le bien-être pour tous
les
peuples, en particulier ceux qui vivent dans la pauvreté dans des pays
sous-développés ou en voie de développement. Cest la compréhension
entre les cultures, quelles que soient leurs idéologies, et même si elles
entrent en conflit. Cest le triomphe du respect universel pour la loi, les
processus de coopération, et le règlement pacifique des conflits.
Nous vivons dans une ère de changement. Le premier ministre du
Royaume-Uni a déclaré que nous vivions dans une ère où souffle "un
vent de changement". Et vraiment, nous espérons que les
développements à venir seront amenés par le vent du changement et
non par la tempête de la destruction. Mon message pour vous, le voici :
en tant que Canadiens, hissons nos voiles canadiennes, mettons le cap
et faisons en sorte déviter que le vent devienne une tempête.
Jespère
que la Providence et lintelligence humaine suniront pour permettre ces
changements sans que la tempête menace à lhorizon.
Source : Traduction de: Diefenbaker, John G. Address by the Rt. Hon. John G.
Diefenbaker, Prime Minister of Canada, to the Canadian Club of Ottawa. [Ottawa : Office of the Prime
Minister], 1960. 10 p.