Discours du Premier ministre Jean Chrétien
devant le EastWest Institute


New York (New York)

Je suis très heureux d’être là ce soir en si brillante compagnie. Être honoré en même temps que David Rockefeller et John Whitehead, c’est quelque chose que je n’oublierai pas.

L’hommage que vous me rendez ce soir, c’est en fait au Canada que vous le rendez.

Merci beaucoup pour vos paroles aimables à mon endroit. Mais à vrai dire, j’ai tout simplement utilisé ma fonction pour faire valoir sur la scène internationale des valeurs auxquelles tous les Canadiens tiennent profondément : la tolérance, la démocratie, l’internationalisme, la consolidation de la paix, le respect des droits de la personne et la primauté du droit.

Le EastWest Institute a été fondé il y a une vingtaine d’années alors que la guerre froide était au coeur de l’actualité internationale. À cette époque, les tensions entre le Pacte de Varsovie et l’OTAN se sont répandues dans le tiers monde – en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Le monde s’est profondément transformé en l’espace de quelques années seulement. Les réalités que nous tenons pour acquises aujourd’hui étaient presque inconcevables il y a moins de 15 ans : la chute du mur de Berlin; la dissolution du Pacte de Varsovie; le démantèlement de l’Union soviétique; la réunification de l’Allemagne.

Aujourd’hui, les pays de l’Europe de l’Est sont des démocraties avec une économie de marché qui se préparent à accéder à l’Union européenne. L’expansion de l’OTAN est un phénomène non menaçant. La Russie, malgré ses difficultés, commence à se prendre en main. Le conflit dans les Balkans n’est peut-être pas encore réglé, mais après les tragédies des dix dernières années, nous pouvons tous reconnaître que des progrès réels s’accomplissent dans cette région du globe. Et après le 11 septembre, des troupes américaines stationnées sur le territoire de l’ex-Union soviétique y sont les bienvenues. Qui aurait cru que tout cela serait possible il y a seulement 15 ans?

À l’heure actuelle, nombreux sont ceux qui se concentrent avec raison sur les répercussions du 11 septembre. Sur la guerre contre le terrorisme. Sur l’amélioration des services de renseignement et de police. Sur la protection contre les armes biologiques et chimiques.

Mais ce soir, je soutiens que nous ne devons pas concentrer nos ressources et nos budgets seulement sur nos défenses contre des attaques éventuelles. Nous ne devons pas, nous ne pouvons pas, oublier les obligations que nous avons envers les autres pays du monde. Pas seulement parce que c’est notre devoir, mais aussi parce qu’il y va de notre propre intérêt à long terme.

Au mois de juin, j’aurai l’honneur de présider mon deuxième Sommet du G8 au Canada. La première fois, à Halifax il y a sept ans, nous avons rendu la participation de la Russie effective. Maintenant que la Russie est incluse, le G8 peut parler et agir avec autorité et influence à l’égard de questions de poids dont il ne pouvait traiter que superficiellement auparavant.

Or, notre monde est confronté à un défi humanitaire, politique et économique énorme. Un défi pour le leadership, et pour le leadership politique en particulier. Ce défi est au moins aussi complexe que la nécessité de reconstruire l’Europe et de résoudre le conflit entre l’Est et l’Ouest après 1945.

En fait, les difficultés de l’Afrique résultent en partie de ce conflit.

Au siècle dernier, s’il y a une chose dont l’Afrique n’avait pas besoin, c’était bien de subir le contrecoup de la rivalité entre superpuissances. Pourtant, c’est justement en Afrique que les guerres par pays interposés les plus destructrices entre l’Est et l’Ouest se sont déroulées. Leur coût en misère humaine et en espoirs détruits a été épouvantable.

Les Africains ont payé un lourd tribut dans une lutte où l’Est et l’Ouest ont tenté d’étendre leur sphère d’influence en distribuant les dons, en soutenant de mauvais régimes et en vendant d’immenses stocks d’armements. L’Est et l’Ouest ont ainsi contribué à semer les germes de conflits armés persistants et à hypothéquer du même coup l’avenir d’une génération.

Avec la fin de la guerre froide, tant l’Est que l’Ouest ont cessé de s’intéresser sérieusement à l’Afrique. Pourtant, dans l’Afrique subsaharienne, 300 millions de personnes ont moins de un dollar US par jour pour subsister. À l’échelle du continent 40 % des enfants du niveau primaire ne fréquentent pas l’école. Quarante pour cent de la population n’a pas accès à une source régulière d’eau potable. Le VIH/sida atteint 25,3 millions de personnes. Et, dans cinq ans environ, le nombre d’orphelins du sida représentera à peu près la moitié de la population du Canada.

Il devrait être clair qu’une Afrique toujours en marge de la mondialisation et l’exclusion sociale de la vaste majorité de sa population menacent sérieusement la sécurité mondiale.

L’été dernier, au Sommet de Gênes, les leaders du G8 ont décidé de répondre à ce que nous appelons maintenant le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique, ou NEPAD – une proposition visionnaire faite par des dirigeants africains progressistes.

Elle énonce en termes clairs comment l’Afrique, en partenariat avec le reste du monde, peut enfin commencer à s’attaquer aux défis énormes qu’elle doit relever.

À titre de président du Sommet du G8 de cette année, je compte centrer l’ordre du jour sur l’élaboration d’un Plan d’action pour l’Afrique.

Je suis revenu en fin de semaine d’une tournée de six pays africains en prévision de la réunion du G8. J’ai entendu l’enthousiasme et la nette détermination avec lesquels les dirigeants africains comptent poursuivre la nouvelle approche dont ils sont eux-mêmes les artisans et qui consiste à prendre des mesures concrètes en vue d’instaurer la paix et la stabilité dans leur région, à favoriser un régime démocratique et le respect des droits de la personne, à assurer une bonne gouvernance et à extirper la corruption. Selon cette approche, leur performance est évaluée en fonction de critères transparents par leurs pairs, et les pays qui se conforment aux principes du Nouveau Partenariat sont récompensés par une aide et des investissements accrus.

Le moment est bien choisi pour adopter une telle formule, car le bon sens et nos propres contribuables ne nous permettent plus de fournir une aide massive au développement à des pays qui ne souscrivent pas à ces principes et dont la conduite manque de transparence.

Il va de soi que nous allons continuer de venir en aide aux démunis partout en Afrique.

Mon voyage en Afrique a suivi la Conférence de Monterrey sur le financement du développement lors de laquelle les États-Unis, l’Union européenne et le Canada se sont tous engagés à augmenter sensiblement leurs budgets d’aide au développement.

Cependant, il est bien entendu que notre relation avec l’Afrique ne peut pas reposer seulement sur l’aide au développement. L’aide seule ne suffira pas pour remédier aux maux de l’Afrique. L’investissement privé doit être le moteur de la croissance africaine, et celle-ci doit être alimentée par la libéralisation du commerce.

Par contre, nous ne pouvons pas exiger de l’Afrique qu’elle se dote d’une économie de marché et du même coup fermer nos propres marchés aux produits africains. Il est temps que les États-Unis et l’Europe réduisent les subventions à l’agriculture. De même, le Canada supprimera les tarifs douaniers sur les importations en provenance des pays les moins avancés.

L’aide publique au développement annuelle versée par les pays industrialisés totalise environ 50 milliards de dollars, tandis que les subventions de ces pays à leur secteur agricole dépassent les 350 milliards de dollars par année. Ces subsides énormes grèvent les trésors publics, exercent une pression à la baisse sur les prix et ferment effectivement la porte aux producteurs des pays en voie de développement. Les marchés mondiaux pour les produits agricoles seront beaucoup plus sains, plus efficaces et plus équitables – bref, plus avantageux pour les pays riches comme pour les pays pauvres – si nous réduisons collectivement nos subventions à l’agriculture.

Une fois que les marchés seront équitables et ouverts, les gouvernements devront encourager de leur mieux leurs entreprises privées à envisager les possibilités d’investissement en Afrique. De cette façon, elle pourra faire partie du réseau mondial du commerce.

Les Africains que j’ai rencontrés m’ont indiqué clairement qu’ils voient une corrélation directe entre le règlement des problèmes intérieurs et le succès de leurs efforts pour attirer les investissements internationaux. Il faudra les aider pendant un certain temps à répondre aux besoins essentiels, tels que la santé et l’éducation, leur fournir une assistance technique et contribuer au renforcement de leurs capacités. Mais, si chacun y met du sien de part et d’autre, je suis persuadé que nous réussirons à mettre la mondialisation au service des pauvres de l’Afrique.

Je considère que le succès des acteurs politiques au cours des prochaines années sera jugé d’après la manière dont le monde industrialisé – l’Est et l’Ouest – saura travailler avec les dirigeants africains à l’intégration de ce continent dans le grand courant de la société mondialisée.

Nous avons pu constater ici même à New York les conséquences tragiques qui peuvent résulter de la dérive d’États lointains. Nous ne pouvons simplement pas nous permettre de négliger ces problèmes.

Nous nous devons d’aider l’Afrique à se redresser dans l’intérêt de notre propre sécurité. Dans l’intérêt aussi d’un monde prospère et de la création de nouveaux marchés. De plus, pour des pays comme les nôtres, qui ont à coeur le droit des citoyens de vivre libres, de pouvoir poursuivre leurs rêves et de contribuer à la collectivité, c’est un devoir absolu.

En terminant, le voeu que je formule ce soir c’est que l’Ouest et l’Est s’engagent ensemble dans un nouveau partenariat avec l’Afrique. Pas pour racheter les erreurs du passé, mais pour asseoir la relation entre l’Est et l’Ouest sur la coopération à l’égard des problèmes internationaux.