Discours prononcé devant l'Empire Club à l'hôtel Royal York de Toronto, le 15 octobre 1964
Je crois en mon pays. J'honore son passé et j'ai confiance en son
avenir. Je rejette l'avis des hommes de peu de foi et d'esprit étroit qui,
par leur pessimisme devant notre avenir, diminuent notre présent et
trahissent notre passé.
Il n'est pas de pays au monde qui soit, avec tant de raison, envié autant
que le Canada. Aucun pays n'est appelé à une plus grande destinée, si
c'est notre désir que sa destinée soit grande. D'autres pays seraient
bien heureux s'ils possédaient, non seulement la réalité de notre présent,
mais aussi la promesse de notre avenir.
Rien ne peut nous empêcher de devenir l'un des grands pays du monde,
sauf:
un chaos international et la catastrophe ultime de la guerre
nucléaire. Nous avons un rôle à jouer dans la prévention d'une telle
tragédie, mais ce n'est qu'un rôle relativement humble;
l'échec de notre part à surmonter les épreuves et à exploiter les
possibilités qui se présentent à nous : l'épreuve de l'unité et la
possibilité de croissance nationale.
Cette responsabilité est la nôtre seule et n'appartient à nul autre.
Toutefois, le Canada ne réalisera pas sa destinée si nous ne
comprenons pas la nature de notre pays: ses origines, son histoire, ses
problèmes, les possibilités qu'il offre.
Je disais ici même il y a un an:
"Nous devons être prêts à comprendre la vraie nature du Canada ainsi
que les forces qui s'opposent à cette nature; à reconnaître le péril des
graves divisions internes; à reconnaître également la concurrence et les
défis qui font partie de la communauté mondiale changeante ainsi que la
concurrence dans les marchés mondiaux; à nous rendre compte de ce
que la force nationale peut nous apporter grâce à l'unité et de la
faiblesse qui résulterait de la division et des dissensions".
Du point de vue géographique, notre pays est assez grand pour nous
satisfaire mais, du point de vue économique et démographique, il ne
forme qu'un long ruban étroit le long de notre frontière avec les
États-Unis.
Nous devons donc élargir ce ruban en poussant le développement vers
le Nord et en faisant venir les hommes et les capitaux qui rendront cette
poussée facile. Cependant, pour l'essentiel, ce doit être un
développement canadien sous la maîtrise des Canadiens. Il ne faut pas
permettre que l'insistance sur le nationalisme canadien relègue au
second plan la nécessité de cultiver les meilleures relations possibles
avec d'autres pays, tout particulièrement les États-Unis et nos deux
mères-patries, la Grande-Bretagne et la France.
Aucun pays n'est plus que le Canada tributaire d'autres pays pour sa
prospérité. Cette leçon est évidente. On ne mord pas la main dans
laquelle on mange.
Nous devons comprendre la structure constitutionnelle et raciale de notre
pays et les répercussions de cette structure sur notre évolution politique.
Le Canada est une fédération de provinces basée sur deux peuples
fondateurs, de langue anglaise et de langue française, qui est devenue
par la suite une société multi-raciale.
L'unité nationale du Canada, unité essentielle, repose sur la
reconnaissance et l'acceptation de ce dualisme de nos origines et de
cette diversité de notre développement. Il ne faut pas permettre que ce
dualisme nous affaiblisse ou nous détruise. Il peut servir à renforcer
notre nation.
Le Canada est une entité politique souveraine et doit le demeurer. En ce
sens, le Canada constitue une nation et doit le demeurer. Qu'il n'y ait pas
de malentendu à ce sujet. Cependant, il existe, au sein de cette entité,
un secteur de langue française qui, des points de vue social, culturel et
historique, est de la nature d'une communauté nationale dont le coeur et
le centre se trouvent dans la province de Québec.
C'est une réalité qu'il faut admettre. De même faut-il admettre la réalité
de l'unité nationale, sur le plan politique et aux yeux du monde entier.
Maintenir une telle unité devrait être l'objectif primordial des
gouvernements et de la population du Canada.
L'unité nationale ne suppose pas la subordination, sous quelque forme
que ce soit, des droits des provinces ou l'aliénation de l'autorité des
provinces. Elle exige, cependant, un gouvernement central qui soit assez
fort pour servir l'ensemble du Canada et la réalisation complète de l'unité
nationale exige une identité canadienne forte marquée de l 'esprit
national et de la fierté nationale qui la soutiendront et la raffermiront.
Le gouvernement fédéral et les gouvernements des provinces doivent
employer tous les moyens dont ils disposent pour raffermir l'unité
nationale. Ils doivent, de façon particulière, s 'attacher à favoriser et
intensifier parmi tous les citoyens, en leur qualité d'individus et de
membres d'associations et de communautés la compréhension et
l'appui des principes sur lesquels se fonde la confédération canadienne.
Tous les Canadiens doivent appuyer de façon positive,-c'est là une
responsabilité individuelle,- les programmes destinés à favoriser la
confiance nationale, l'identité nationale, l'unité nationale et les objectifs
nationaux, programmes qui conserveront forte notre union, saine et
efficace notre fédération et notre pays, aux yeux du monde entier.
Source : Pearson, Lester B. Extrait du discours que le Premier ministre à
prononcé devant l'Empire Club, à l'hôtel Royal York de Toronto. Ottawa : Cabinet du Premier ministre,
1964. 4 p.