La préservation de la civilisation : discours prononcé devant l'assemblée générale d'automne de l'Université de Toronto, le 27 octobre 1950

  À notre époque, il est bien déprimant de se sentir obligés, de se préoccuper de la survie de la civilisation. Il y a un demi-siècle, alors que j’étudiais dans une autre université, je doute que quiconque d’entre nous ait pensé à ce problème. En ce temps-là, nous étions presque tous certains que la civilisation progressait régulièrement dans toutes les régions de la planète, que les seuls obstacles sérieux à son avancement étaient l’ignorance et la barbarie, et qu’on finirait bien par venir à bout de ces obstacles.

Au début de ce siècle, très peu de gens imaginaient qu’une menace à l’existence de la civilisation pourrait s’élever au cœur même du monde civilisé. Et c’est pourtant exactement ce qui est arrivé au vingtième siècle, avec la montée du fascisme, du nazisme et du communisme. En fait, l’asservissement de l’esprit humain n’est pas un trait mineur du totalitarisme, qu’il prenne la forme du fascisme, du nazisme ou du communisme. La nature même de l’état totalitaire est le contrôle de tous les aspects de la vie et de toutes les formes d’expression humaines. Nous sommes sans nul doute tous convaincus que si l’esprit humain est asservi, la civilisation finira par disparaître. Je crois que la plupart d’entre nous sommes d’accord pour dire qu’à la longue, toute structure totalitaire ne peut que s’effondrer, car aucune société organisée ne peut espérer demeurer indéfiniment si elle ne se donne pas les moyens de former des esprits vraiment éduqués. Mais ce processus de décadence et d’effondrement internes pourrait facilement durer plusieurs générations, pendant lesquelles l’État totalitaire, de par sa nature même, demeurerait une menace à l’existence de tous ses voisins libres. Dans le cas d’un État totalitaire ayant la population et les ressources de l’Union soviétique, ce serait en fait une menace pour la civilisation elle-même.

Je le répète, un État totalitaire, de par sa nature même, demeure une menace pour ses voisins libres. Je crois cette affirmation irréfutable. L’État totalitaire ne peut se maintenir que par la force armée. Cette force armée peut avoir pour but premier de garder sa population en esclavage, mais son existence même représente une menace pour les autres nations dénuées d’une force militaire équivalente. Et cette menace est d’autant plus grave quand les maîtres d’un tel état justifient le maintien de leurs forces armées en affirmant que c’est leur propre État qui court un danger, et qu’il doit dominer sur tous ses voisins pour sa propre sauvegarde.

L’État nazi a été fondé sur une doctrine selon laquelle le peuple allemand était une race supérieure, ce qui lui donnait le droit de conquérir et de gouverner les races inférieures de la famille humaine. La domination nazie était fondée ouvertement et explicitement sur la force. Voici dix ans, presque toutes les nations étaient convaincues que si cette force n’était pas éliminée, elle détruirait tout ce qu’il y avait de bon dans le monde.

La terrible menace de la domination nazie -- et nous ne devons jamais oublier à quel point elle était terrible -- a été détruite par un effort suprême de la part du reste du monde. Le peuple russe a joué une part héroïque dans cette victoire sur la menace nazie. Je crois que la grande majorité des peuples du monde libre était prête, en 1945, à coopérer avec les Russes en temps de paix, comme ils avaient coopéré avec nous en temps de guerre. On ne peut guère nous blâmer d’avoir espéré que la victoire, qui nous avait coûté si cher, nous apporterait une paix réelle et donnerait à l’humanité une chance véritable de consacrer son énergie à des activités constructives. En 1945, plusieurs d’entre nous chérissions l’espérance que, même si une totale coopération avec l’Union soviétique était impossible, nous pourrions au moins développer un mode de vie acceptable, basé sur un désir commun d’en finir avec les guerres et d’établir la paix.

En 1945, plusieurs pensaient qu’après tout, le communisme, ce n’était pas comme le nazisme. Bien sûr, la plupart d’entre nous éprouvions une certaine répugnance pour la philosophie de base du communisme, et encore plus pour la barbarie des pratiques communistes; mais au moins, les communistes ne prétendaient pas être un peuple élu, doté du droit naturel de dominer le monde entier par la force. L’État nazi exaltait la guerre; jamais l’État communiste n’avait ouvertement fait de même. Il était entendu que le but du communisme était le bien-être matériel de l’humanité et que, selon l’idéologie communiste, la force n’était considérée que comme un moyen d’arriver à ses fins, et non comme une fin en soi.

C’est précisément cet objectif théorique d’amélioration du bien-être matériel de la partie la moins fortunée de l’humanité, combiné à la propagande communiste en faveur de l’égalité raciale, qui a constitué à la fois le principal attrait et la plus grande menace idéologique du communisme totalitaire. Le fait que le communisme, dans sa version soviétique, nie l’importance capitale de l’être humain et la possibilité que l’individu puisse jamais influencer sa propre destinée, dans ce monde ou dans l’autre, est souvent perdu de vue par ceux que le mythe communiste séduit.

D’un autre côté, l’attrait du communisme pour l’infortuné et l’opprimé a eu un effet bénéfique. Il nous a fait réaliser plus clairement que nous devions agir chez nous pour faire disparaître les malaises sociaux qui créent un état d’esprit propice à la propagation du communisme. Dans un article récent, M. Arnold Toynbee a fait remarquer que si les communistes poursuivaient leur évolution actuelle, "ils pourraient forcer le monde occidental à se purger lui-même des problèmes dénoncés par les communistes, afin de réaliser, en fonction du mode de vie occidental, tous les objectifs louables du programme officiel du communisme." Il va sans dire que l’intention des communistes n’est pas d’amener la civilisation occidentale à faire le ménage dans sa propre maison, mais il y a de plus en plus de raisons de croire que c’est bien ce qui pourrait arriver.

Le soi-disant "rideau de fer" n’a pas su cacher au monde occidental la vaste disparité entre les objectifs théoriques du communisme et les réalisations sociales du totalitarisme communiste; chaque semaine, dans le monde occidental, le nombre de ceux qui sont séduits par la propagande soviétique diminue. Mais la force militaire de la Russie communiste et les politiques de ses maîtres en ces années d’après-guerre ont convaincu tout le monde, sauf les plus aveugles, que le seul espoir de sécurité prochaine pour le reste du monde réside dans la création de forces armées suffisantes pour dissuader toute agression potentielle par cette nouvelle tyrannie militaire.

De plus, je crois que nous convenons tous, après les terribles expériences de ce vingtième siècle, qu’une troisième guerre mondiale, même si elle aboutissait à notre victoire totale, ne pourrait être qu’une terrible catastrophe pour la civilisation. Si la guerre devait éclater entre les partisans du matérialisme cras de l’idéologie communiste et ceux des idéaux moraux de notre civilisation chrétienne, je suis fermement convaincu que les puissances du Mal, tout comme les portes de l’enfer, ne sauraient prévaloir. Mais un tel combat, quelle qu’en soit l’issue finale, serait en lui-même un désastre. C’est pourquoi tous ceux d’entre nous qui se soucient vraiment de la préservation de la civilisation n’ont tout simplement pas d’autre choix que de se doter de l’assurance absolument indispensable contre un tel désastre. Notre responsabilité première envers la civilisation est donc la création d’une force militaire suffisante, et des ressources industrielles qui lui sont nécessaires de nos jours, capables de dissuader tout agresseur éventuel. Durant ces deux dernières années, la mise sur pied de cette force de dissuasion, dans le cadre de l’Alliance de l’Atlantique Nord et, plus récemment, par l’action entreprise en Corée par les Nations Unies, a été la préoccupation principale du gouvernement du Canada et des gouvernements des nations libres auxquelles nous sommes associés. Les dispositions requises pour notre protection contre une autre guerre mondiale resteront sans doute l’un de nos principaux soucis pour bien des années à venir.

Il est certain que cette politique d’assurance par la force, en ces temps de progrès technologiques rapides, exigera de nos universités une formation scientifique et professionnelle, ainsi qu’une formation en technologies avancées. Ces exigences seront particulièrement rigoureuses pour un pays comme le nôtre, qui développe de nouvelles ressources à un rythme effréné; mais il est très important de pouvoir y répondre et ce, de manière adéquate. De cette façon, les universités offriront un service national essentiel.

Mais il nous faut aussi reconnaître que la préservation de la civilisation comporte une autre facette. Il ne sera jamais suffisant de disposer d’une force capable de dissuader ou contenir un ennemi extérieur de la civilisation. Notre autre tâche, garder vivante et prospère la civilisation dont nous organisons la protection, peut ne pas sembler aussi pressante à court terme, mais elle est tout aussi capitale si nous voulons prévoir, non pour un ou deux ans, mais pour une ou deux décennies. Une civilisation libre ne peut pas être protégée par un rideau de fer, quelle qu’en soit la solidité. Et je doute que quiconque s’imagine encore qu’une civilisation puisse survivre sans la liberté individuelle de tous les hommes et de toutes les femmes.

Tout en préparant mes notes pour ce discours, je suis tombé sur une conférence du Professeur Jacques Maritain, bien connu dans cette université si je ne me trompe. Cette conférence, donnée à Paris en 1939, a été publiée en version anglaise en 1942, sous le titre de "The Twilight of Civilization" (Le crépuscule de la civilisation). Dans sa conférence originale, le Professeur Maritain a déclaré que "chaque fois que quelqu’un, dans n’importe quel pays, cède à une quelconque infiltration de l’esprit totalitaire, sous quelque forme que ce soit, sous n’importe quel camouflage, une bataille pour la civilisation est perdue."

Plus tard, dans sa préface rédigée en 1942, il a utilisé ces mots : "La défaite de l’Allemagne ne résoudra pas tous les problèmes de liberté, de civilisation à sauver et à reconstruire. Mais c’est une condition nécessaire pour y parvenir et libérer le monde de l’esclavage qui menace aujourd’hui chacun de nous." Cela signifie que nous avons seulement commencé à préserver la civilisation, quand nous avons assuré notre protection contre les forces barbares de l’extérieur. Nous devons aussi assurer notre protection contre les influences barbares que nous retrouvons au sein de nos communautés civilisées. Pour préserver la civilisation, nous devons enrichir notre esprit de l’intérieur.

Notre monde occidental a accepté la doctrine selon laquelle hommes et femmes ont le droit de choisir et de rejeter eux-mêmes leurs gouvernements, et d’organiser leurs affaires comme bon leur semble. Il est évident que pour préserver la civilisation, nous devons entretenir chez nos citoyens un attachement aux valeurs de la civilisation, et nous devons nous assurer que ses avantages sont disponibles pour le grand nombre et non réservés à l’élite.

Nous ne pouvons négliger les moins fortunés en notre sein, ni ignorer la détresse de nations moins fortunées que la nôtre. La préservation de la civilisation exige que nous aidions ces millions de gens, vivant pour la plupart en Asie, à améliorer leur niveau de vie et développer des conditions qu’ils seront disposés à défendre. Même si notre population est relativement petite, nous disposons ici, au Canada, d’avantages qui nous permettent de contribuer efficacement à l’effort commun pour persuader les peuples moins fortunés que, même sur le plan matériel, le monde libre a plus à leur offrir que le communisme. Ce n’est pas sans raison que c’est au Canada qu’a été choisi le premier directeur du programme d’assistance technique des Nations Unies.

Outre les avantages matériels, nos sociétés libres doivent aussi être une source de valeurs spirituelles. Le monde occidental a adopté le concept du bien et du mal des civilisations hébraïques et grecques. Ce concept a été transformé et transmis à travers nos traditions chrétiennes. Il inclut la croyance en la valeur intrinsèque de chaque être humain et un sens du devoir envers notre prochain. C’est la liberté qui en est l’essence. Et la fonction principale des universités est d’entretenir cet esprit de société libre. C’est bien plus important encore que leur obligation de former hommes et femmes dans des objectifs scientifiques et professionnels. Sans contredit, les universités sont une des plus précieuses de nos institutions nationales. Maintenant, je reconnais -- comme, je suppose, la plupart des Canadiens - qu’il est sage que notre constitution confie aux autorités provinciales la responsabilité capitale de l’éducation.

Cette disposition sert avant tout à préserver les deux traditions culturelles que nous possédons en tant que Canadiens et que, année après année, nous chérissons toujours plus, alors que nous réalisons à quel point elles enrichissent notre mode de vie national. Le fait de confier l’éducation aux autorités provinciales a aussi l’avantage de représenter une certaine garantie contre une uniformité exagérée de nos systèmes d’éducation. Nul ne voudra modifier cette position constitutionnelle, s’il respecte réellement notre histoire et nos traditions. En même temps, je crois que plusieurs d’entre nous reconnaissent de plus en plus qu’il faut trouver les moyens d’assurer à nos universités les ressources financières requises pour offrir les nombreux services qu’exige l’intérêt de toute la nation. J’espère que vous, M. le Chancelier, associé à vos collègues dans vos autres fonctions, pourrez nous aider à trouver une solution appropriée à ce délicat problème.

Tout en cherchant cette solution, nous ne devons jamais perdre de vue que même s’il est essentiel de pourvoir à la formation de chercheurs et de professionnels, ce n’est pas là le plus grand service que les universités rendent à la nation, mais c’est bien plutôt d’éduquer hommes et femmes dans cette tradition libérale et humaine qui représente le triomphe de notre civilisation chrétienne. Le devoir premier d’une véritable université est d’entretenir le feu sacré de la civilisation elle-même. Cette grande communauté universitaire, cette grande fédération d’universités aux traditions riches et variées, réunie ici à Toronto, s’est acquittée fidèlement de cette responsabilité capitale. Et c’est pourquoi je serai fier, à partir d’aujourd’hui, de me compter parmi les anciens étudiants de l’University of Toronto.  

Source : Traduction de : St-Laurent, Louis. The preservation of civilization. Ottawa : Information Division, Dept. of External Affairs, 1950. 5 p.