Discours à l'occasion de l'entrée de Terre-Neuve dans la Confédération, le 1er avril 1949

  Aujourd’hui, je voudrais avant tout m’adresser à la population de la nouvelle province canadienne de Terre-Neuve. Je sais que je parle au nom des citoyens des neuf autres provinces quand je vous souhaite la plus chaleureuse bienvenue en tant que compatriotes canadiens. Le fait que nous vous accueillons en tant que concitoyens ne signifie pas que nous ayions jamais pensé que vous, Terre-Neuviens, soyiez pour nous des étrangers. En temps de paix, nous avons été heureux de vivre et de travailler à vos côtés. Pendant les deux guerres, nous avons été heureux de jouir de votre compagnie et de vous offrir la nôtre. Nous avons les mêmes traditions, le même mode de vie. Nous sommes tous fiers de notre association avec le Commonwealth des nations britanniques. Nous avons partagé - et continuons de partager - notre loyauté commune envers Sa Majesté le Roi.

À cet instant, alors que nous franchissons une étape importante dans l’histoire de Terre-Neuve et de tout le Canada, la population des neuf provinces aînées et celle de Terre-Neuve sont également conscientes qu’une des caractéristiques qui a contribué à notre union est notre loyauté commune envers Sa Majesté le Roi. Cette loyauté commune continuera d’être l’une des forces unificatrices les plus puissantes de l’histoire de notre nation. C’est avec cette idée à l’esprit que j’ai demandé à Son Excellence le gouverneur général de transmettre ce matin un message, en ce premier jour de la nouvelle union, à Sa Majesté le Roi George VI. Le message se lit comme suit:

À l’occasion de l’entrée de Terre-Neuve dans la Confédération en tant que province canadienne, je transmets à Votre Majesté, au nom du gouvernement et de la population du Canada, l’expression de notre ardente loyauté et nos sincères vœux de bonheur pour vous et pour Sa Majesté la Reine. Les citoyens du Canada, ceux de Terre-Neuve et ceux des autres provinces du Canada, maintenant unis en une seule nation sous la Couronne, sont heureux d’apprendre que la santé de Votre Majesté s’améliore et se joignent à moi pour vous souhaiter un prompt rétablissement.

L’union que nous célébrons aujourd’hui n’a été conclue qu’après une considération des plus attentives par les représentants du Canada et de Terre-Neuve. En 1947, lorsque la délégation de votre Convention nationale est venue à Ottawa pour voir s’il était possible de trouver une base satisfaisante pour une union politique, nous avons été enchantés. Nous n’avons pas eu la moindre hésitation à manifester clairement notre désir d’union. Mais nous savions que ce serait à vous de prendre la décision. Nous avons été heureux que le peuple de Terre-Neuve décide par un vote libre d’accepter l’union. Et nous sommes heureux aujourd’hui que cette union soit consommée.

En vous accueillant en tant que partenaires dans la nation canadienne, le reste du Canada est d’avis que vous vous joignez à un beau pays, dont vous serez bientôt aussi fiers que nous le sommes. Le Canada est un pays doté de qualités et d’un caractère distinctifs. À l’origine, notre nation résulte de l’union de deux grandes races qui ont fusionné leurs talents sans fusionner leur identité. L’union inclut des personnes de plusieurs autres origines nationales. Notre pays couvre un vaste territoire entre deux océans, avec une grande diversité de sols, de climats et d’industries. Mais d’un bout à l’autre du Canada est en train de naître un sens toujours plus profond de la communauté de nos intérêts et objectifs. Nous partageons la fierté d’être Canadiens. Nous sommes fiers du passé du Canada et des réalisations de nos hommes et de nos femmes, en temps de paix et en temps de guerre. Nous avons confiance en l’avenir de notre pays. Nous pensons que notre nation peut garder la tête haute parmi les nations du monde.

Au plaisir que nous avons à accueillir aujourd’hui les citoyens de Terre-Neuve en tant que Canadiens s’ajoute la conviction que vous n’auriez pu mieux choisir. L’union officielle prend effet aujourd’hui. Mais la véritable union - celle des cœurs et des esprits - est née lors de la récente, terrible guerre dans laquelle Canadiens et Terre-Neuviens étaient si étroitement unis. Ce n’est pas seulement en temps de guerre que nous avons appris à connaître et apprécier les qualités des Terre-Neuviens. Au fil des siècles, depuis l’établissement de la colonie de Terre-Neuve, la population de votre île a fait face aux forces de la nature, sur mer et sur terre. Dans l’adversité et dans la prospérité, elle a développé les qualités de cœur et d’esprit qui ont fait sa renommée. Certaines de ces qualités sont reflétées dans le poème de votre compatriote E. J. Pratt :

This is their culture, this - their master passion

Of giving shelter and of sharing bread,

Of answering rocket signals in the fashion

Of losing life to save it. In the spread

Of time - the Gilbert-Grenfell-Bartlett span -

The headlines cannot dim their daily story,

Nor calls like London! Gander! Teheran!

Outplay the drama of the sled and dory.

En devenant une province canadienne, vous, habitants de Terre-Neuve, ne perdrez pas cette identité propre dont vous êtes fiers à si juste titre. Une province canadienne n’est pas simplement une unité administrative du gouvernement central. Chacune de nos provinces possède une existence politique distincte et une tradition politique distincte. En tout ce qui relève de leurs juridictions respectives, la législature provinciale est aussi souveraine que celle du Parlement du Canada. L’éducation, la propriété, les droits civils, les institutions charitables, locales et municipales sont tous de compétence provinciale. C’est aussi aux provinces qu’incombe la responsabilité de la santé publique et du bien-être social.

En confiant une telle juridiction aux provinces, les Pères de la Confédération, dans leur sagesse, leur ont laissé la responsabilité première de la protection de la famille, de l’école et de l’église, les véritables bases de notre société.

Notre constitution assure ainsi à chaque province la possibilité de préserver ses traditions anciennes, sa culture propre et toutes ces caractéristiques distinctives qui ajoutent de la variété et de la couleur à la vie de notre nation.

Terre-Neuve entre aujourd’hui dans la Confédération en tant que partenaire égal et à part entière des provinces aînées. J’ai l’espoir et la conviction qu’à l’avenir, les avantages de l’union seront de plus en plus reconnus par la grande majorité du peuple de Terre-Neuve et de tout le Canada. Nous complétons cette union dans des temps troublés pour tous les peuples croyant à la liberté et à la démocratie, et aspirant à la paix. Les pays libres et pacifiques de la Communauté de l’Atlantique Nord sont en train de franchir, dans les limites de la Charte des Nations Unies, les étapes qui les mèneront à un regroupement représentant une sécurité accrue contre tout agresseur éventuel.

Terre-Neuve est en plein centre de la Communauté de l’Atlantique Nord. Le Canada dans son ensemble occupe une large part des territoires de l’Atlantique Nord. Les nations de toute cette région jouiront d’une sécurité accrue dans cette nouvelle association de l’Atlantique Nord. De même, le Canada et Terre-Neuve profiteront d’une sécurité accrue en se rassemblant en une union fédérale. À partir de maintenant, tous les Canadiens, anciens et nouveaux, pourront travailler ensemble à préserver la paix et assurer leur sécurité. Et dans un monde où les peuples libres peuvent travailler dans la sécurité et dans la paix, les débouchés d’un Canada élargi, fort de ses dix provinces, seront nombreux.

Certains de nos concitoyens n’ont pas encore atteint le niveau de vie dont tous les Canadiens devraient jouir. Certains ne profitent pas encore de mesures adéquates en matière de sécurité sociale. Nous ne cesserons de travailler pour que tous les Canadiens, partout dans le pays, jouissent d’une plus grande mesure de prospérité et de sécurité. Mais s’il y a place pour l’amélioration, il n’existe quand même aucun pays au monde où cette amélioration soit plus envisageable, et même plus certaine. La richesse du Canada est celle de la moitié d’un continent. Les talents et l’énergie de notre peuple sont ceux d’un pays libre, dont les citoyens travaillent ensemble à l’avantage de tous. Notre richesse, nos talents, notre énergie et notre coopération, voilà les gages de l’avenir de notre pays.

Les habitants de Terre-Neuve, qui sont devenus aujourd’hui des citoyens canadiens, participeront avec le reste du Canada au travail et à la richesse de notre nation. Ensemble, sous la direction de Dieu et confiants en notre avenir, nous nous efforcerons de bâtir un pays plus grand et meilleur. En conclusion, je souhaite la bienvenue au nouveau membre du gouvernement du Canada, l’honorable Gordon Bradley de Terre-Neuve qui, ce matin, a été assermenté comme membre du Conseil privé et est devenu Secrétaire d’État du Canada.

Je désire donner aux Terre-Neuviens d’hier, aujourd’hui Canadiens, l’assurance que, même si je leur ai adressé ces paroles de bienvenue en anglais, je leur parle tout autant au nom de leurs nouveaux compatriotes francophones qu’au nom de leurs compatriotes anglophones.

Ils font maintenant partie d’une nation dont les deux principales races sont restées attachées aux traditions, à la culture et à la langue de leurs ancêtres. C’est la meilleure garantie pour nos nouveaux concitoyens que leur entrée dans cette nouvelle nation ne leur fera pas perdre leur patrimoine ancestral; bien au contraire, il ajoutera sa contribution au nôtre pour le bien commun de tous les citoyens canadiens.

M. Bradley s’adressera maintenant à ses concitoyens canadiens des dix provinces.  

Source : Traduction de : St-Laurent, Louis. Address by Rt. Hon. Louis S. St-Laurent, Prime Minister of Canada, on the occasion of the entry of Newfoundland into Confederation as a Province of Canada. [Ottawa : Office of the Prime Minister), 1949. 5 p.