Allocution lors de la Cérémonie de proclamation, le 17 avril 1982

  Votre Majeste, Votre Altesse Royale, Vos Excellences, mes chers compatriotes

Le Canada célèbre aujourd'hui son accession à la pleine souveraineté.

La Constitution canadienne est enfin revenue au pays, et nous pourrons désormais la modifier nous-mêmes sans recourir au Parlement du Royaume-Uni.

Au nom de tous les Canadiens, je veux remercier Votre Majesté et Votre Altesse Royale de l'honneur et du plaisir qu'elles nous font en venant fêter avec nous ce moment historique.

Depuis un demi-siecle, les Canadiens ressemblaient à ces adolescents qui quittent le foyer paternel mais ne se decident pas à vider les lieux de leurs effets personnels. Devenus à toutes fins pratiques independants par le Statut de Westminster, en 1931, nous laissions traîner au Parlement du Royaume-Uni la loi fondamentale de notre pays.

A notre demande, la Grande-Bretagne assurait la garde de ce précieux document parce que -- faute de nous entendre sur une formule d'amendement -- nous n'étions pas prèts à rompre ce dernier lien colonial.

Après cinquante ans de discussions, nous venons enfin de nous décider à récupérer notre bien. Et c'est le coeur léger, mais non sans une profonde gratitude pour la longue patience dont a fait preuve la Grande-Bretagne, que nous nous apprêtons aujourd'hui à entrer en possession de notre complète souveraineté.

Je souhaite que sur cette lancée, notre pays accède également à la maturite politique. Qu'il devienne en plénitude ce qu'il ne devrait jamais cesser d'être dans le coeur et dans l'esprit des Canadiens:

un Canada de la rencontre des ethnies où, par un choix délibére, des hommes et des femmes d'ascendance amérindienne, française et britannique s'unissent à leurs compatriotes d'origines et de traditions culturelles les plus diverses pour partager un même pays dans la paix, la justice et le respect de leurs différences;

un Canada tirant force et fierté de sa vocation bilingue;

un Canada fondé sur l'entraide et le partage, plutôt que sur l'isolement des régions et la loi du chacun pour soi;

enfin, un Canada où chaque personne puisse vivre librement son destin, à l'abri des tracasseries et de l'arbitraire des pouvoirs publics.

Fondé sur un idéal moins noble, ou bati avec une volonté moins inébranlable de réussir, notre pays n'aurait pas survécu. Mais ce Canada de la rencontre des ethnies, de la liberté des personnes et du partage économique est un veritable défi lancé à l'histoire de l'humanité. Il n'est donc pas étonnant qu'il se heurte en nous à de vieux refflexes de peur et de repli sur soi.

Peur de nous rendre vulnérables en nous ouvrant à nos compatriotes qui parlent une autre langue et appartiennent à une autre culture que la nôtre. Peur de nous appauvrir en consentant au partage de nos ressources naturelles et financières avec nos compatriotes moins favorisés par l'histoire et la géographie. Le Canada que nous voulons bâtir se situe par-delà l'horizon de ces craintes. Mais il n'est pas pour autant un pays irréel qui ignore le coeur de l'homme. Nous savons que la justice et la générosité ne fleurissent que là où règne la confiance.

Si les citoyens et les minorités de ce pays ne se sentent pas protégés contre la tyrannie possible de la majorité, et si les francophones, les autochtones et les néo-Canadiens ne se sentent pas traités avec justice, inutile de prêcher l'ouverture aux autres. De même, si les provinces ne se sentent pas confirmées dans leurs pouvoirs souverains là où la Constitution leur accorde pleine compétence, inutile de prêcher le partage des richesses et la collaboration des gouvernements.

La Constitution qui va être proclamée dans quelques instants répond en grande partie à ces inquiétudes. Nous disposerons desormais d'une charte qui definit le genre de pays dans lequel nous voulons vivre et garantit solennellement les droits et libertés qui sont rattachés au titre de citoyen ou citoyenne du Canada. Cette charte renforce les droits linguistiques des francophones hors Québec et des anglophones du Québec. Elle reconnaît notre réalite multiculturelle. Elle consacre l'égalité des femmes. Elle protège les droits des handicapés.

Pour rassurer les gouvernements provinciaux, notre nouvelle Constitution reconduit, en outre, l'ancien partage des pouvoirs tout en renforcant la compétence des provinces sur les richesses naturelles de leur sous-sol et leur propriété. Elle consacre également le principe de la redistribution des richesses par le biais de la péréquation, afin d'aider les provinces moins bien nanties à s'acquitter de leurs responsabilités sans surtaxer leurs habitants. Elle nous fournit les moyens de satisfaire les justes revendications de nos populations autochtones. Et, bien sûr, elle nous donne une formule d'amendement pour compléter le renouveau constitutionnel ici même au Canada.

Le gouvernement québécois, jugeant que cela n'était pas suffisant, a décidé de ne pas participer aux cérémonies qui marquent l'accession du Canada à sa pleine indépendance. Et je sais que bien des Québécois se sentent déchirés par cette décision. Mais il suffit d'avoir vécu le réferendum de mai. 1980 pour ne plus pouvoir douter de l'attachement profond des Québécois à leur Canada. Il est des occasions où, fidèle à elle-même, la majorité silencieuse ne fait pas de bruit: elle se contente de faire l'histoire. Or, l'histoire montrera qu'avec les garanties inscrites dans la Charte des droits et libertés, jointes à une formule d'amendement qui permet au Québec de se retirer, avec pleine compensation financière, de toute entente constitutionnelle touchant la langue et la culture, rien de ce qui fait l'originalité du Québec n'a été sacrifié.

Et la réforme constitutionnelle n'est pas terminée. Les gouvernements se sont engagés formellement à poursuivre la définition des droits des autochtones. Ils doivent,en même temps,s'employer à renforcer la Charte des droits, y compris les droits linguistiques dans les provinces. Ils doivent, enfin, tâcher de définir à un meilleur partage des pouvoirs entre les deux ordres de gouvernement. Mais aucune charte des droits, aucun partage des pouvoirs ne peut nous dispenser de la volonté de vivre ensemble les risques et les grandeurs de l'aventure canadienne. Sans ce vouloir-vivre collectif, notre Constitution resterait lettre morte et notre pays s'étiolerait.

Sans doute notre vouloir-vivre collectif a-t-il parfois semblé plongé dans une longue hibernation. Mais il est là, vivant et tenace, dans le coeur des Canadiens de chaque province et de chaque territoire. Je souhaite simplement que le rapatriement de notre Constitution signale pour le Canada et les Canadiens la fin des embâcles et le début d'un nouveau printemps. Ce que nous célébrons aujourd'hui n'est pas le couronnement de nos travaux mais le renouvellement de nos espoirs. Cette cérémonie ne signale pas la fin de nos efforts mais le début d'une ère nouvelle. Célébrons le retour en terre canadienne de notre Constitution rajeunie, mais plaçons avant tout notre foi dans ceux et celles qui seront appelés à la faire vivre.

Personnellement, j'ai foi aux Canadiens et aux Canadiennes, et c'est le coeur rempli d'espoir que je me joins à eux pour célébrer ce jour historique. Votre Majesté, c'est en leur nom que je vous invite maintenant à proclamer solennellement notre nouvelle Constitution à titre de reine du Canada.  

Source : Trudeau, Pierre Elliott. Allocution du Premier ministre lors de la cérémonie de proclamation de la Constitution du Canada. Ottawa : Cabinet du Premier ministre, 1982. 8 p.