Déclaration à propos de la Loi sur les langues officielles, le 17 octobre 1968
Monsieur l'Orateur
Plusieurs des projets de loi soumis à cette Chambre se restreignent à
un problème particulier, à une seule profession ou à une région
déterminée du pays. Ce bill sur les langues officielles au contraire reflète
la nature même de notre pays dans son ensemble et témoigne de
l'option délibérée que nous faisons pour l'avenir.
Le Canada est un pays immense et passionnant, mais difficile a
connaître, Même entrepris dans des conditions modernes, le voyage de
Saint-Jean à Vancouver ou de Windsor à Inuvik est long et coûteux. Les
grandes différences géographiques, historiques et économiques qui
existent au sein de notre pays ont produit une riche diversité de
tempéraments, d'opinions et de cultures.
Cela est facile à dire, et on l'a répété dans des centaines de discours
patriotiques. Toutefois, sans l'expérience directe que n'ont pu acquérir la
plupart des Canadiens, il est difficile de l'apprécier pleinement.
L'exemple le plus important de cette diversité est sans aucun doute
l'existence des deux principaux groupes linguistiques, qui sont tous deux
assez importants et riches en ressources matérielles et intellectuelles
pour résister aux forces de l'assimilation. Dans le passe, nos institutions
publiques n'ont pas reflété adéquatement cette réalité, qui est à la base
même de notre pays.
Nous avons hérite la plus grande partie de nos pensées et traditions
politiques des principaux pays de l'Europe occidentale qui, pour la
plupart, sont passablement homogènes de langue et de culture. À
travers l'histoire, nombre de pays d'Europe occidentale ont souscrit au
principe: une race, un État. Sauf de rares exceptions sans importance,
une telle situation a souvent semble normale a leurs descendants du
Canada. Même a l'heure actuelle, il arrive qu'un homme d'état européen
donne, quant à l'avenir de notre pays, des conseils fondes sur le
nationalisme traditionnel du vieux continent.
Pour le monde contemporain, ce sont les États homogènes d'Europe
occidentale qui sont l'exception. La grande majorité des États d'Europe
de l'Est, d'Asie et d'Afrique renferment, au sein d'une unité politique,
toute une variété de langues, de religions et de cultures. Dans beaucoup
d'entre eux, cette diversité se manifeste par un régime fédéral de
gouvernement et deux langues officielles ou plus. Autrefois, ces régimes
étaient, en général, imposés aux populations par la force des armes.
Dans le monde moderne, il sont souvent fondés sur la réalisation
consciente des avantages économiques et autres qui peuvent en
découler.
Au Canada, pays qui jouit une prospérité et d'une stabilité politique
relatives, nous faisons notre choix méthodiquement et
démocratiquement entre ces partis à prendre.
Dans toutes les parties du pays, au sein des deux groupes linguistiques,
il y a ceux qui réclament l'uniformité. Ce sera plus simple et moins cher,
disent-ils. Dans le cas de la minorité française, l'isolement est prescrit
comme étant nécessaire a la survivance. Nous ne devons jamais sous
estimer la force ou la durabilité de ces appels aux sentiments humains
profonds.
Il est certain que ces arguments se fondent sur la peur, sur une
conception étroite de la nature humaine, et sur une évaluation défaitiste
de notre habileté à modifier notre société et ses institutions pour
répondre aux demandes de ses citoyens. Ceux qui défendent la
séparation, sous quelque forme que ce soit, sont prisonniers des
injustices passées, aveugles aux possibilités de l'avenir.
Nous avons rejeté cette façon de voir notre pays. Nous croyons en deux
langues officielles et en une société pluraliste, non seulement comme
une nécessité politique mais comme un enrichissement. Nous voulons
vivre dans un pays où les Canadiens-français peuvent choisir de vivre
parmi les Canadiens-anglais et où les Canadiens anglais peuvent
choisir de vivre parmi les Canadiens-français sans renoncer à leur
héritage culturel.
Ceux d'entre nous qui ont une certaine expérience des difficultés et des
possibilités de ce choix en connaissent le risque. Mais nous sommes
convaincus que nous devons, en tant que pays et en tant qu'individus, le
courir. Le Canada français peut survivre non en se repliant sur lui-même
mais en réclamant au dehors sa part entière de chaque aspect de la vie
canadienne. Le Canada anglais ne doit pas gaspiller ses efforts en
tentant vainement d'anéantir ou d'absorber le Canada français. Il devrait
tirer le plus possible des avantages qu'il y a à vivre dans un pays qui a
appris à parler deux des langues les plus répandues dans le monde.
Un tel pays pourra utiliser pleinement les talents et l'énergie de tous ses
citoyens. Un tel pays sera plus intéressant, plus stimulant et, de
nombreuses façons, plus riche que jamais. Un tel pays sera mieux en
mesure de jouer un rôle utile dans le monde, aujourd'hui et demain.
Comment pouvons-nous répondre à ces aspirations? Nous croyons que
ce projet de loi constitue un pas dans la bonne voie. Ce n'est pas le
premier, et pour le placer dans son contexte, je résumerai les progrès
accomplis depuis l'établissement de la Commission royale sous la
direction de MM. Dunton et Laurendeau en 1963.
Un programme de formation linguistique destiné aux fonctionnaires
fédéraux a été institué en 1964 et a été fort élargi depuis en vue de lui
permettre de favoriser le développement d'une compétence dans les
deux langues la où une telle compétence répond à un besoin. Le
gouvernement reconnaît que ses objectifs dans ce domaine ne peuvent
être atteints du jour au lendemain, et que leur réalisation ne doit porter
aucun préjudice à la carrière des fonctionnaires unilingues qui ont
consacre de nombreuses années de leur vie à la fonction publique. Quoi
qu'il en soit, de grands progrès ont été réalisés.
Les fonctionnaires disposent maintenant d'environ cinq mille heures de
cours pas jour. Je suis heureux de voir que certains députes se sont
prévalus de ces cours.
Comme il s'agit d'un programme qui, autant que je sache, n'a pas son
pareil dans le monde, tant par son ampleur que par sa portée, l'essor
rapide qu'il a pris a donné lieu momentanément a de graves problèmes
d'administration. Le nombre des aspirants ayant de loin dépassé la
capacité du système, priorité a été donnée a la formation des
fonctionnaires exécutifs et administratifs. Le gouvernement a l'intention
d'accroître l'envergure de ce programme au cours des quatre
prochaines années, de façon qu'il réponde aux objectifs annonces par
M. Pearson dont je parlerai tout a l'heure. Pour cela, il faudra porter le
nombre des salles de cours de 76 a 133 et le nombre des professeurs
de 175 a 339.
La compétence dans une langue seconde ne s'obtient pas sans peine,
mais bon nombre de fonctionnaires supérieurs ont acquis, en trois ans
et demi, assez de compétence pour qu'anglophones et francophones
participant à des conférences et à des comités puissent y parler leur
langue maternelle avec la certitude d'être compris. Nous sommes
convaincus, sur la foi de cette expérience, que le programme de
formation linguistique atteindra les objectifs fixés.
Le 6 avril 1966, M. Pearson a annoncé officiellement à la Chambre une
politique sur le bilinguisme dans la fonction publique. "Le gouvernement
espère et compte, a-t-il déclaré, que dans une période de temps
raisonnable, un état de choses se sera établi au sein de la fonction
publique en vertu duquel:
a) il sera de pratique courante que les communications orales ou écrites
à l'intérieur de la fonction publique se fassent dans l'une ou l'autre langue
officielle au choix de l'auteur...
b) les communications avec le public se feront normalement dans l'une
ou l'autre langue officielle en égard au client,"
Il avait annonce à l'époque, afin de favoriser ces projets, un certain
nombre de mesures. J'aimerais mentionner les progrès réalisés quant à
trois de ces mesures:
1. Depuis 1966, un taux de salaire plus élevé a été accordé à ceux qui
remplissent des fonctions d'employées de bureau et de secrétaire qui
demandent une connaissance des deux langues et leur utilisation dans
l'exécution de telles fonctions.
2. Un programme spécial destine a accroître le bilinguisme chez les
cadres supérieurs a aussi débute en 1966. En vertu de ce programme,
chaque année, une vingtaine de fonctionnaires de langue anglaise, ainsi
que les membres de leurs familles, passent un an dans la ville de
Québec, alors qu'une dizaine de fonctionnaires de langue française et
les membres de leurs familles passent un an à Toronto.
A compter de 1967, une compétence raisonnable dans les deux langues
officielles ou la volonté de l'acquérir en suivant des cours de formation
appropries, aux frais de l'État, constitueront un élément. d'appréciation
dans le choix des diplômés d'université recrutes pour occuper, à titre de
stagiaires, des postes d'administrateurs dans les endroits où le
bilinguisme répond à un besoin.
À la fin de 1967, la Commission Laurendeau-Dunton publiait le premier
tome de son rapport qui renferme de nombreuses recommandations
importantes sur les droits linguistiques. Le rapport affirme: "Nous
adoptons comme principe directeur la reconnaissance par la loi et dans
la pratique des deux langues officielles, même la où l'une des deux est
parlée par une minorité, dès que, numériquement, celle-ci parait viable."
Lors de la Conférence sur la constitution tenue en février dernier, le
gouvernement fédéral a annoncé qu'il acceptait les objectifs fixés par la
Commission royale, qu'il prendrait des dispositions pour mettre en
oeuvre les propositions applicables au gouvernement fédéral et qu'il
espérait que les provinces donneraient suite à celles qui exigent une
initiative provinciale. Nous avons également déclare: "Le gouvernement
du Canada sera disposé à aider à la mise à exécution de ces
propositions s'il est prié de le faire. Nous collaborerons volontiers avec
les gouvernements provinciaux en vue de mettre au point des méthodes
qui permettraient de rendre notre assistance très efficace".
Au cours de la réunion de février, la Conférence constitutionnelle s'est
mise d'accord sur les lignes de conduite suivantes en matière de droits
linguistiques:
1. Les Canadiens francophones n'habitant pas le Québec doivent jouir
des mêmes droits que les anglophones du Québec.
2. Les gouvernements devraient intervenir aussi rapidement que
possible, en adaptant leur action à la situation de chaque province et
sans préjudice des droits actuellement reconnus par la loi ou l'usage.
3. La Conférence a établi un comité spécial chargé d'étudier le rapport
de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme
et autres questions relatives aux droits linguistiques et à la
reconnaissance pratique de ces droits, et charge également de
déterminer des modalités d'application, y compris la nature du concours
fédéral envisage et la forme et les techniques de l'amendement
constitutionnel.
La Conférence a aussi crée un comité permanent de fonctionnaires qui
s'est réuni en mai, en juillet et en septembre et se réunira encore le mois
prochain. Une nouvelle réunion des premiers ministres du Canada et
des provinces aura lieu du 16 au 18 décembre.
La présente résolution résume le bill sur les langues officielles, qui
prévoit l'application des recommandations de la Commission royale qui
relèvent de la compétence du Parlement. Comme l'indique la résolution,
le bill comprend des mesures qui portent sur le statut de l'anglais et du
français comme langues officielles du Canada pour toutes les fins du
Parlement et du gouvernement du Canada, et il prévoit aussi la
nomination d'un commissaire des langues officielles dont le rôle sera
d'assurer le reconnaissance du statut des deux langues officielles. Il
définit pour la première fois les droits linguistiques des citoyens dans
leurs relations avec le Parlement, avec le gouvernement fédéral et avec
les institutions fédérales, et les devoirs de ces institutions envers le
citoyen en matière de langue.
Il n'est pas question que cette Loi réponde à tous les besoins du
Canada en matière de français, d'anglais, ou de toute autre langue. Je
tiens à souligner certains des domaines que cette Loi ne régira pas.
Elle n'apportera bien entendu aucun amendement à la constitution. J'ai
dit bien des fois qu'un tel amendement serait à mon avis nécessaire
pour garantir les droits linguistiques fondamentaux de tous nos
concitoyens. Cette Loi ne modifiera non plus en rien la juridiction des
provinces sur l'administration de la justice ni sur aucun des domaines qui
leur sont actuellement dévolus. Elle contiendra certes une disposition
habilitante relative à la procédure au criminel, mais les tribunaux auront
la faculté de l'appliquer comme ils l'entendront.
La Loi ne touchera pas aux services administratifs de l'État. D'autres lois
et déclarations de principes règlent déjà les communications entre
fonctionnaires et le poids du bilinguisme comme facteur d'emploi.
Les rédacteurs de la Loi savaient fort bien que nos ressources
humaines et matérielles nous imposent de réelles limites; ils ont prévu
les périodes de transition que les circonstances imposeront. Le projet
de loi n'exige pas que tous les documents de l'État soient prépares dans
les deux langues dans les ces particuliers où leur préparation en une
seule langue ne viole pas le principe de l'égalité du statut des deux
langues officielles.
Enfin, à l'égard des autres langues que l'anglais et le français, le projet
de loi n'amoindrit aucun des droits dont les Canadiens jouissent
actuellement de par la loi ou par l'usage. C'est ainsi, par exemple, qu' un
défendeur au criminel qui ne parle ni le français ni l'anglais conservera le
droit de témoigner dans sa propre langue et de recourir aux services
d'un interprète officiel.
Quand la Chambre sera saisie de ce bill, je me propose de m'arrêter
plus longuement à ces objectifs et à ces principales dispositions. Je n'en
dirai pas davantage maintenant, sauf pour recommander le bill à
l'attention soutenue des honorables députés et du grand public.
Je crois que les députés et la population de toutes les parties du
Canada reconnaîtront que ce bill peut jouer un rôle de toute première
importance lorsqu'il s'agira de promouvoir l'unité nationale.
Source : Trudeau, Pierre Elliott. Déclaration du Premier ministre à la Chambre
des communes sur la résolution précédant la présentation du projet de Loi sur les langues officielles.
Ottawa : Cabinet du Premier ministre, 1968. 8 p.