Conférence de presse à l'occasion du déclenchement des élections, le 9 juillet 1984

  JOHN TURNER: Judy (Morrison), mesdames et messieurs, bon après-midi.

Cet après-midi, j'ai rencontré Son Excellence le gouverneur général pour l'aviser de mon intention de dissoudre le Parlement et de déclencher une élection générale. Une élection générale sera donc tenue mardi le 4 septembre, le lendemain de la fête du Travail.

J'estime, et c'est ce que j'ai indiqué à Son Excellence, et aussi à la Reine, qu'une élection est nécessaire maintenant. Un million quatre cent mille Canadiens en chômage ont besoin d'un emploi. Les pressions sur notre taux d'échange et nos taux d'intérêt préoccupent les Canadiens. La situation financière internationale est troublante. La dette publique augmente trop rapidement. Notre pays a besoin d'un renouveau d'assurance et de conviction. Nous devons et pouvons atteindre un taux de croissance qui crée des débouchés satisfaisants pour nos travailleurs et nos investisseurs. Tout gouvernement qui entreprend les démarches rendues nécessaires par les circonstances économiques actuelles a besoin d'un mandat clair et renouvelé du peuple canadien. Ce Parlement a fait son temps. J'estime que les citoyens canadiens devraient avoir le choix et l'occasion de remettre les choses en ordre. Comme je m'inquiétais des effets possibles d'une élection durant la visite de Sa Majesté la Reine, je me suis rendu personnellement au château de Windsor pour expliquer à Sa Majesté mes raisons d'en appeler au peuple. Elle a aimablement consenti à reporter son voyage et visitera le pays du 24 septembre au 7 octobre.

Aujourd'hui, j'ai avisé les premiers ministres de l'Ontario, du Nouveau-Brunswick et du Manitoba de ma démarche auprès du gouverneur général. Je sais que ces gouvernements provinciaux feront tout leur possible pour reporter les activités prévues à l'occasion de la visite de Sa majesté à fin septembre et début octobre, honorant ainsi la décision de Sa Majesté de remettre son voyage à plus tard. Je veux aussi remercier tous ceux qui ont contribué à la préparation de ce voyage, leur demander de faire preuve de compréhension et les assurer que leurs efforts seront récompensés lors de la visite de Sa Majesté, qui coïncidera avec le début de l'automne canadien. Un communiqué de presse concernant la modification apportée à la visite de Sa Majesté a été publié simultanément à 14 h 30, heure de l'est, à Londres et à Ottawa. Il sera mis à votre disposition dès la fin de cette conférence de presse.

Et maintenant en français. Cet après-midi, j'ai communiqué avec Son Excellence le gouverneur général pour l'aviser que le parlement devrait être dissous et une élection, convoquée. En conséquence, des élections générales auront lieu le mardi 4 septembre, lendemain de la fête du Travail. J'estime qu'une élection est nécessaire à ce moment-ci. Un million quatre cent mille Canadiens ont besoin d'un emploi. Les pressions sur notre dollar et les taux d'intérêt préoccupent les Canadiens. La situation financière internationale est troublée. Notre dette publique croit trop rapidement. Nous avons besoin d'un renouveau de confiance et de certitude. Nous avons besoin de, et pouvons atteindre un taux de croissance qui procure des possibilités satisfaisantes à nos travailleurs et à nos investisseurs.

Un gouvernement, tout gouvernement qui doit poser les gestes requis par la situation actuelle doit detenir un mandat clair et renouvelé du peuple canadien. Ce Parlement avait fait son temps. J'ai le sentiment que le peuple canadien veut, et doit pouvoir se prononcer; c'est l'occasion de rafraîchir l'air. Parce que j'étais préoccupé par un conflit de programme potentiel occasionné par une élection et la visite de la Reine, j'ai rencontré personnellement Sa Majesté au château de Windsor pour lui expliquer mes raisons de convoquer des élections. Elle a gracieusement consenti à différer sa visite du 24 septembre au 7 octobre prochain.

Aujourd'hui, j'ai prévenu les premiers ministres de l'Ontario, du Nouveau-Brunswick et du Manitoba de mon avis au Gouverneur général. Je sais que ces gouvernements provinciaux feront tout, en leur pouvoir pour modifier leur programme d'événements en conséquence de la décision de Sa Majesté de reporter sa visite au mois de septembre. Un communiqué de presse relatif au report de la visite de Sa Majesté, publié simultanément à Londres et à Ottawa, sera disponible à l'issue de cette conférence de presse.

JIM MUNSON (CTV): M. Turner, nous avons entendu au cours de la campagne à la direction beaucoup de généralités sur la direction économique que vous comptez donner à notre pays. Maintenant que vous êtes Premier ministre et que vous contrôlez les leviers de l'économie, l'électorat canadien peut-il s'attendre à des propositions vraiment concrètes sur le plan économique?

R. Je crois que dès le mois prochain, les Canadiens peuvent s'attendre à quelques propositions concrètes, ainsi qu'à des orientations générales quant à la situation économique courante et nos raisons de demander un mandat pour apporter les corrections requises.

Q. Pourriez-vous être un peu plus spécifique dès maintenant?

R. Non, Monsieur.

Q. Pourquoi pas?

R. Parce que pour donner des réponses aussi spécifiques que vous le désirez, il faudrait parler d'un budget, et je n'ai ni la capacité ni l'envie de le faire en ce moment. Mais tout au cours de cette campagne, j'utiliserai les médias pour faire savoir au peuple canadien ce que je pense de ces problèmes et quelle orientation, quelles propositions générales sont nécessaires pour nous remettre sur la voie d'une véritable relance.

Q. TERRY GILLESPIE (CBC): Monsieur le Premier ministre, ce déclenchement des élections est encore accompagné d'une autre ronde de nominations favorables aux libéraux. Dans le passé, vous avez indiqué que nous devions considérer ces nominations comme provenant de M. Trudeau. Vous avez aussi promis un nouveau style de gouvernement. Seriez-vous prêt à nous montrer ce nouveau style, ici, maintenant, en renonçant à cette pratique consistant à utiliser les fonds publics pour distribuer des faveurs politiques?

R. Toutes les nominations annoncées aujourd'hui, sauf une, font partie de mon engagement envers M. Trudeau, mon prédécesseur, ou ont été discutées et acceptées lors de réunions du Cabinet de l'administration précédente. J'ai fait cette promesse au Premier ministre parce que, sans elle, je n'aurais pas eu à la Chambre des communes la majorité qui m'a permis d'approcher Son Excellence avec la conviction de pouvoir former un gouvernement. Les conseils d'ordre constitutionnel que j'ai reçus ne me permettaient de l'approcher que si un nombre suffisant de membres du Parti libéral, en tant que membres de la Chambre des communes, m'accordaient leur soutien au moment où je lui demanderais son autorisation de former un gouvernement; sans ce soutien, je n'aurais pas pu y arriver. C'est pourquoi j'ai pris l'engagement en question envers M. Trudeau.

Quant aux nominations en général, je voudrais que mon administration recherche les meilleurs candidats pour une nomination publique. Je n'exclurai pas les membres de la Chambre des Communes de ces nominations; après tout, les Canadiens ont accordé leur confiance à ces membres du Parlement et les jugent manifestement compétents. Je rechercherai donc les meilleurs candidats possibles à l'intérieur et à l'extérieur de la Chambre.

Q. À l'intérieur et à l'extérieur du parti?

R. À l'intérieur et à l'extérieur du parti. Et si vous voulez bien considérer mes antécédents, quand j'étais ministre de la Justice, sur les cent trente-deux ou cent trente-trois personnes que j'ai nommées, plusieurs n'étaient pas membres du parti auquel j'appartenais à ce moment-là; plusieurs étaient alors du parti conservateur et plusieurs du Nouveau Parti Démocratique.

JEAN LARIN (Radio-Canada): Monsieur Turner, est-ce qu'il y avait, au cours de la fin de semaine, une obligation constitutionnelle de votre part pour vous rendre à Londres et avertir Sa Majesté que vous aviez l'intention de déclencher des élections?

R. Il n'y avait pas de raison constitutionnelle pour voir personnellement Sa Majesté, ou pour me rendre personnellement chez elle. J'avais le pouvoir de voir le gouverneur général et de lui demander son autorisation pour déclencher les élections. Mais vu sa visite, il m'est apparu plus courtois de me rendre à Windsor, surtout parce que je voulais la persuader de ne pas annuler sa visite mais de la remettre à une période commode pour elle et à une saison convenable pour les Canadiens. Sa Majesté a gracieusement consenti à nous rendre visite dans la saison la plus propice du point de vue du climat du Canada.

JEFFREY SIMPSON (Globe and Mail): M. le Premier ministre, j'aurais deux questions en rapport avec la campagne à la direction de votre parti. Est-il dans votre intention, si votre campagne a rapporté plus de fonds que nécessaire, d'utiliser une partie de ces fonds à des fins de transition et, en tant que premier ministre, si vous gagnez l'élection, êtes-vous prêt à accepter toutes les sources additionnelles de support financier de vos amis et partisans en plus de votre salaire de membre du Parlement et de premier ministre?

R. Je pense qu'en ce moment, d'après ce que je peux voir - et je n'ai vraiment pas eu le temps de vérifier cela en détail - nous recueillons toujours des fonds pour couvrir les dépenses de la campagne. La question est donc, pour le moment, hypothétique. Si cela vient à changer, je trouverai et j'annoncerai publiquement la façon appropriée de traiter ces fonds.

MICHEL GUÉNARD (TVA): Monsieur Turner, au cours de votre campagne au leadership, vous avez parlé beaucoup de la place des femmes dans la société canadienne. Or, le dernier Parlement ne contenait en termes de députation que 7% de femmes qui représentaient le peuple canadien. Qu'est-ce que vous allez faire de concret pour augmenter ce niveau de représentation des femmes au Parlement canadien, particulièrement au niveau de la mise en nomination des candidats dans les divers comtés canadiens au cours d'une campagne électorale?

R. Pour commencer, il est évident que nous avons un système démocratique et il faut que les comtés et les circonscriptions et leur association choisissent leur candidat ou candidate. Mais j'ai déjà publiquement invité nos associations, partout au Canada, à encourager de bonnes candidates. J'ai dit aussi aux femmes libérales partout au pays de se mobiliser pour s'assurer qu'elles profitent des occasions et des ouvertures dans de bonnes circonscriptions. Un des députés qui ont démissionné aujourd'hui démissionne pour laisser à une femme la chance de se présenter dans son comté.

Q. Monsieur Turner, est-ce que vous avez en tête au moins un pourcentage qui ferait que l'équilibre actuel qui est déplorable, la représentation des femmes à la Chambre des communes, serait modifié. On a 7 %. Est-ce que dans votre tête un pourcentage de 20 % serait quelque chose d'au moins acceptable pour la société canadienne, compte tenu du dynamisme social au Canada?

R. Je n'ai pas en tête un quota, ni même un pourcentage cible. Mais je peux vous assurer que vous allez assister à la présentation de bonnes candidates du côté libéral, lors des prochaines élections. Et ce sera la preuve de notre sincérité.

MICHAEL VAUGHAN (CBC Radio-News): M. le Premier ministre, vous dites avoir besoin d'un mandat, mais le gouvernement, votre gouvernement, a un mandat valable au moins jusqu'au printemps. Ne serait-il pas plus simple de continuer ce mandat en montrant aux électeurs si vous pouvez faire quelque chose au sujet des taux d'intérêt, si vous pouvez faire quelque chose pour soutenir le dollar, si vous pouvez faire quelque chose pour 1,4 million de chômeurs; autrement dit, montrer à l'électorat de quoi vous êtes capable, au lieu de vous présenter avant que quiconque ait la chance de juger de votre efficacité?

R. Je pense que ce Parlement a maintenant rempli environ quatre ans et demi de son mandat. Il y a eu de l'incertitude dans l'air pendant plus d'un an, parce qu'on ne savait pas si M. Trudeau allait démissionner ou non; et cette incertitude s'est poursuivie à l'annonce de sa démission et a subsisté durant toute la course au leadership. Ensuite, nous devions recevoir une visite royale et une visite papale. Je pense que la situation économique et le nombre de chômeurs exigent l'intervention d'un nouveau gouvernement soutenu par l'électorat canadien. Je n'ai pas personnellement reçu un mandat du peuple, mais seulement du Parti libéral. Mon nouveau gouvernement, tel que je l'ai choisi, n'a pas participé aux débats du Parlement, et ne détient pas non plus de mandat. Nous vivons dans une démocratie; nous allons présenter les orientations que nous voulons donner au pays et nous allons courir le risque de demander l'avis des Canadiens. Je pense que c'est la bonne façon de mener une démocratie parlementaire.

Q. Avez-vous considéré la possibilité d'une élection complémentaire?

R. Oui.

GILBERT BRINGUÉ (Radio-Canada): Monsieur Turner, compte tenu des priorités que vous avez énoncées pour justifier cette élection, je voulais vous demander d'abord ce que vous pensez des dernières prévisions du Conference Board. Est-ce qu'une récession, l'année prochaine - une récession économique - est inévitable et est-ce que, vraiment, on ne peut rien faire pour les chômeurs d'ici un an?

R. Quand j'étais ministre des Finances, je n'étais pas dans le jeu de la prévision. Moi je ne m'engage pas. Je ne suis pas prophète mais j'ai devant moi des faits actuels : les chiffres du chômage, les taux d'intérêt, le taux de notre change. Pour moi, ce sont des faits concrets. Donc, le monde est si imprévisible ces jours-ci que les spécialités de la prévision n'ont pas beaucoup de succès.

MICHAEL DOYLE (Winnipeg Free Press): M. Turner, l'un des arguments libéraux contre M. Mulroney et l'ensemble des conservateurs était leur manque de politiques. En ce qui concerne l'Ouest, il semble que certaines politiques commencent à apparaître. Croyez-vous être prêt à proposer des recommandations similaires pour le plan énergétique, le projet de taux sur le transport du grain, et ainsi de suite?

R. Si vous me demandez si je suis prêt à renchérir sur M. Mulroney dans l'Ouest canadien, la réponse est non. Nous proposerons de bonnes politiques, mais quand nous avons calculé le coût de ses politiques et l'avons comparé à ce que nous pouvions nous permettre de façon réaliste, nous avons choisi de présenter des choix raisonnables au peuple canadien, en fonction des capacités du gouvernement du Canada dans l'avenir prévisible.

Q. Permettez-moi alors de reformuler ma question. Allez-vous émettre des recommandations spécifiques destinées à l'Ouest et, si oui, dans quels domaines vont-elles se concentrer?

R. M. Mulroney a apparemment pris des engagements à Prince-Albert. Voici deux ou trois mois, j'ai proposé à Winnipeg un programme en dix points pour l'Ouest canadien. Nous pourrions gagner du temps si vous le lisiez.

GILBERT LAVOIE (La Presse): Monsieur Turner, pour parler un peu d'économie, vous allez en parler beaucoup d'économie pendant cette campagne électorale et vous avez mentionné...

R. La campagne électorale vient de commencer.

Q. C'est ça. Alors parlons-en immédiatement, si vous voulez bien. Vous avez mentionné, en parlant du déficit, au début de votre campagne au leadership... vous avez mentionné la possibilité de hausser les taxes pour réduire le déficit, parmi plusieurs autres possibilités. Est-ce que les Canadiens vont être prévenus, vont connaître votre décision là-dessus avant la journée d'élection ou s'ils vont devoir attendre après, pour un budget pour savoir si vous allez hausser les taxes, première partie de ma question, et également sur l'économie, les Libéraux ont été élus en 1980 en promettant un prix du pétrole fait au Canada. Est-ce que vous allez promettre aux Canadiens, cette année, des taux d'intérêt faits au Canada? Ça a été discuté beaucoup, ces derniers temps.

R. Pour répondre à la dernière question, les taux d'intérêt sont affectés par la situation financière mondiale. Comme Canadiens, nous ne pouvons pas nous isoler des faits économiques internationaux. Nous ne sommes pas capables. Nous pouvons influencer ici et 1à l'état de notre économie, mais pour le faire, il faut que nous contrôlions mieux nos budgets.

Quant au déficit et aux dettes publiques, j'ai dit pendant la campagne pour la chefferie qu'il n'était pas question de réduire immédiatement de façon draconienne le déficit de cette année à cause de notre chômage, ni de faire monter les impôts pour la même raison, parce que notre économie est en train de récupérer ses forces. Mais j'ai dit, et je répète, qu'éventuellement, dans le contexte actuel de notre état financier comme pays, il vaut mieux équilibrer nos revenus et nos dépenses. Et c'est pour cela que j'ai fait quelques propositions pendant la campagne pour la chefferie.

TIM NAUMETZ (Presse canadienne): M. Turner, vous avez besoin d'un mandat, et le pays doit faire un nouveau choix; mais tout porte à croire que vous irez en campagne électorale avec à peu près les mêmes vedettes libérales derrière vous, et vous êtes le chef d'un parti qui a tenu les rênes du pouvoir pendant les deux dernières décennies. Au fond, ne demandez-vous pas aux Canadiens un mandat pour reposer les mêmes gestes? Comment allez-vous convaincre les Canadiens que vous leur offrez un choix, si vous ne proposez aucune politique précise?

R. Je dirai aux Canadiens ce qu'ils savent déjà, à savoir que je n'ai pas fait partie de l'administration depuis neuf ans et que j'amène un visage nouveau et des politiques nouvelles au gouvernement; que j'ai réorganisé le Cabinet la semaine dernière et accepté la responsabilité qui m'a été confiée par le gouverneur général de former un parti; que j'ai dû me débrouiller avec les personnes disponibles à l'intérieur du caucus et du gouvernement; c'était la phase 1, et j'espérais que dans le temps disponible, je serais capable de persuader des candidats de qualité, de chercher à se faire élire au Parlement. La tâche ne sera pas facile dans le temps qui me reste, car ils devront prendre des décisions personnelles importantes. Et vous vous souvenez que j'ai dit, ici même, le 30 juin dernier, que chaque membre du gouvernement actuel devrait se battre pour garder son poste, en fonction de sa performance et des personnes que nous arriverions à recruter. Je peux vous assurer que je présenterai une possibilité de changement aussi élevée que chacun de mes deux adversaires ou des autres partis.

MARC PÉPIN (Nouvelles Télé-radio): Monsieur Turner, puisque l'économie est le principal enjeu de cette campagne électorale, pouvez-vous aujourd'hui même annoncer un premier engagement précis, une première promesse en matière économique, qui ait trait à la création d'emplois, au déficit ou...

R. Non, Monsieur. Ces choses sont vraiment trop compliquées. Il faut vraiment pondérer d'une façon sincère une telle politique. Aussi, nous sommes en train, maintenant, avec notre Commission des politiques du Parti libéral d'élaborer une politique. Nous allons donc continuer le processus de consultation avec les militants et militantes du Parti, avec les membres de notre caucus et avec mes collègues du gouvernement. À ce point-ci, je ne suis pas en mesure de vous donner une promesse, et je ne crois pas que les promesses seront à indiquer dans le contexte actuel de notre économie. Il faut des engagements réalistes. Il faut une direction précise. Il faut une attitude bien connue par la population canadienne.

RICHARD GIZBURT (CFTO) - M. Turner, vous dites que la Reine a aimablement consenti à reporter son voyage pour vous et vous sollicitez la compréhension des organisateurs, qui ont travaillé fort pour organiser ce voyage. Et les électeurs? Croyez-vous qu'ils vont comprendre? Croyez-vous qu'ils seront heureux d'apprendre que le voyage de la Reine a été annulé? Ou bien vont-ils considérer le déclenchement d'une élection à ce moment comme de l'opportunisme politique aux dépens de festivités sur lesquelles comptaient beaucoup de Canadiens?

R. La Reine n'a pas annulé son voyage. Elle l'a aimablement reporté. Elle nous consacrera la même période de temps que si sa visite avait eu lieu au moment convenu. Elle espère visiter les mêmes communautés, elle espère pouvoir remplir tous les engagements qu'elle a pris. J'ai dit aux premiers ministres provinciaux que j'espérais que les gouvernements provinciaux et les municipalités, villes et villages concernés, coopéreraient afin qu'il en soit ainsi. Je ne peux vraiment pas répondre à votre question. J'ai décidé de faire mon devoir comme je le comprenais et si cela me coûte quelque support, eh bien tant pis. Mais je pense que les Canadiens comprendront que dans l'état actuel du pays, il est tout à fait dans l'intérêt du Canada de pouvoir compter sur un gouvernement élu avec un nouveau mandat. Je suis prêt à courir ce risque pour obtenir ce mandat du peuple canadien.

MAURICE JANNARD (La Presse): Monsieur Turner, je vais reprendre une question qui a été posée en anglais. Vous dites dans vos remarques préliminaires que le Canada a besoin de se faire rafraîchir l'air et une de vos premières décisions est de nommer à différents postes des amis libéraux, enfin... des gens du Parti libéral qui ont été dans le gouvernement depuis de nombreuses années. Comment pensez-vous convaincre les Canadiens que vous êtes sincère? Et ma deuxième question est jusqu'à quel point étiez-vous obligé de faire cet engagement à M. Trudeau?

R. J'espère que les Canadiens vont me trouver sincère et franc. J'ai dit à un de vos collègues en anglais que pour maintenir ma majorité de députés à la Chambre des communes, pour voir Son Excellence le gouverneur général avec une telle majorité et pour mériter son approbation pour former un gouvernement, il me fallait prendre envers M. Trudeau, l'engagement de nommer ses candidats avant la dissolution du Parlement.

JIM FARABEE (Southam News): Deux questions. La première: où allez-vous vous présenter? La seconde: allez-vous demander à votre prédécesseur, M. Trudeau, de faire campagne pour vous?

R. J'espère me trouver en Colombie-Britannique la semaine prochaine pour rencontrer les associations de quelques comtés de la Colombie-Britannique; si l'on me fait une telle offre, j'espère pouvoir l'accepter rapidement et me présenter devant les citoyens de ce comté. Je pense que M. Trudeau a accepté de faire campagne en ma faveur et s'il n'a pas changé d'avis, je pense qu'il pourra nous être très utile.

DOUG FISHER (Toronto Sun): M. Turner, vous êtes revenu en politique aussi peu loquace qu'avant sur les sujets d'actualité. Parlons d'histoire. Vous étiez le ministre de la Justice pendant la Crise d'octobre et vous aviez promis, comme le premier ministre, de remplacer la Loi sur les mesures de guerre par une autre, moins radicale. Il y a dix jours, Mitchell Sharp, un collègue du Cabinet d'alors, révélait publiquement que le gouvernement n'était pas allé de l'avant parce que vous vous y étiez opposé. Voilà sans aucun doute un splendide exemple de votre type de prudence! Je me demandais si vous ne pourriez pas nous parler des raisons de cette prudence d'alors, puis nous indiquer ce que vous allez faire de la Loi sur les mesures de guerre, puisqu'elle vous est si familière, lorsque vous détiendrez le pouvoir ultime, après en avoir appelé au peuple, bien entendu.

R. Si je me souviens bien, je ne pensais pas à ce moment-là que nous avions préparé une version "pacifique" adéquate de la Loi sur les mesures de guerre, et je ne voulais pas la présenter telle quelle; il me semblait qu'en temps de paix, sauf dans des conditions susceptibles de justifier l'application d'une loi des mesures de guerre, les dispositions du Code criminel étaient satisfaisantes. Quant à ce que je ferai de la Loi sur les mesures de guerre, je ne me suis pas encore arrêté sur cette question. Il faudrait examiner avec soin son interaction avec la Charte des droits et libertés. Puisque je ne m'aventure habituellement pas dans l'histoire, sauf pour répondre à un historien chevronné tel que vous, je ne vais certainement pas commencer à spéculer sur mes actions futures.

Q. Une dernière chose: laquelle des dix-neuf personnes avez-vous nommée vous-même? Ayant lu attentivement cette liste de talents considérables, j'aimerais savoir lequel vous avez choisi.

R. La personne choisie sur recommandation de mes collègues, qui n'avait pas encore été discutée ni acceptée provisoirement lors de rencontres précédentes, et que je n'avais pas promis à M. Trudeau de nommer, est Arthur Portelance, qui s'est retiré en faveur, je l'espère, d'une candidate.

PAULE DES RIVIÈRES (Le Devoir): Monsieur Turner, j'aimerais revenir un instant sur la question des taux d'intérêt. Si les budgets du Canada étaient mieux contrôlés, est-ce que vous pensez que ce serait possible d'envisager, à ce moment-là, des taux d'intérêt déterminés au Canada?

R. Les taux d'intérêt actuellement sont plutôt déterminés par l'interaction avec les États-Unis, par le déficit budgétaire des États-Unis et la croissance vigoureuse de leur économie dans la recherche des fonds requis pour cette économie. Nous sommes actuellement prisonniers de cette situation, et notre liberté de manœuvre est assez limitée.

BOB HURST (CTV NEWS): M. le Premier ministre, votre voyage de fin de semaine pour rencontrer la Reine avec votre épouse et vos fonctionnaires a coûté environ 50 000 $ aux contribuables canadiens. Comment justifiez-vous cette sorte de dépense alors que les dispositions pour remettre à plus tard la visite de la Reine auraient pu être prises par le Haut-commissariat?

R. Il m'a semblé que c'était une question de courtoisie personnelle de la part du peuple canadien envers Sa Majesté de lui expliquer que, en tant que son premier ministre, j'avais besoin d'un mandat du peuple canadien, et de lui demander en personne de bien vouloir reporter son voyage. Et je suis prêt à me justifier de cela n'importe quand devant le peuple canadien.

MIKE DUFFY (CBC NEWS): M. le Premier ministre, vous disiez, il y a quelques instants, que lors de cette élection, vous offririez aux Canadiens autant d'opportunités de changement que les deux autres partis politiques. Vous avez aussi répété à satiété, cet après-midi, que vous étiez inquiet non seulement de l'ampleur du déficit, mais aussi, de façon plutôt significative selon moi, de l'importance de la dette publique. Cela signifie-t-il que vous allez vous lancer dans une campagne frugale, prudente, sans trop de promesses, ni de programmes coûteux et, sans doute, critiquer les deux autres chefs politiques pour ce que vous étiquetteriez de "gaspillage" à un moment où le pays ne peut se le permettre? Comment caractériseriez-vous votre campagne, comparée à la leur? Qu'allez-vous offrir aux Canadiens?

R. Ce que je dis, M. Duffy, c'est que je planifierai notre campagne d'une façon réaliste et déciderai de nos priorités en fonction de la capacité du pays, dans le contexte actuel du budget et de l'état de la comptabilité nationale. Ces priorités comprendraient certainement un programme d'emploi pour la jeunesse et aussi, je l'espère, un programme national de formation pour les jeunes. Nous devons envisager des programmes qui prépareront l'hiver prochain en termes d'emploi. Ce que je dis aux Canadiens, c'est que nous devrons choisir ce que nous pouvons faire et que la campagne libérale reflétera la nécessité de faire ces choix et de déterminer les vraies priorités dans ce que nous pensons devoir accomplir.

JEFF SALLOT (GLOBE AND MAIL): Si je vous comprends bien, vous allez indiquer des orientations générales pour l'économie durant la campagne, mais toute mesure spécifique devra attendre le budget. Maintenant, quand vous avez essayé de bâtir une campagne sur un budget, en 1974, votre budget a été défait; vous avez démissionné pour faire campagne, et vous avez gagné l'élection. Pourquoi est-il si important pour les Canadiens d'aller aux urnes le 4 septembre, alors que vous pourriez présenter un budget au début de l'année, puis déclencher une élection, pour que les électeurs sachent à quoi s'attendre plutôt que d'acheter un chat dans un sac?

R. Je crois que c'est dans la tradition de la démocratie canadienne de faire campagne sur la base d'orientations générales pour un ensemble de problèmes et de programmes, mais de présenter dans un budget le genre de précision que vous voulez, et j'ai l'intention de faire campagne de cette façon.

AUBREY BELL (INFOCOM): Je comprends que vous hésitiez à être trop spécifique; néanmoins, la semaine dernière, les Conservateurs ont annoncé plusieurs changements au Programme énergétique national, s'ils ont l'occasion de les mettre en pratique. Je me demande si vous les avez examinés; si oui, je sais que vous avez mentionné que vous aimeriez réviser vous aussi le PEN; vos modifications différaient-elles des leurs, et comment?

R. Je crois que vous devrez attendre mes propositions pour le Programme énergétique national. En fait, j'ai dit beaucoup de choses durant la campagne à la direction du parti. J'ai trouvé intéressant que M. Mulroney n'ait pas mentionné le coût de ses propositions.

TERRY WILLS (THE MONTREAL GAZETTE): Vous avez mentionné certains éléments de l'économie, le niveau élevé de chômage, les taux d'intérêt élevés, et vous vous êtes lavé les mains de toute responsabilité pour ces problèmes en disant que vous ne faisiez pas partie du gouvernement quand ils ont fait surface. Mais vous avez nommé à votre cabinet, pour cette même responsabilité, M. Lalonde aux Finances, M. Ouellet au Travail, M. Lumley à l'Industrie. Ces hommes étaient responsables des politiques qui, ces quelques dernières années, ont créé ces problèmes. Êtes-vous en train de dire que le fait d'avoir nommé ces hommes ne signifie pas que vous approuvez leurs politiques, que, en quelque sorte, vous les avez nommés tout en rejetant leurs politiques?

R. La situation dans laquelle se trouve le pays s'est développée pendant plusieurs années. J'ai nommé M. Lalonde parce que, dans l'ère de transition où se trouve le gouvernement, il était, selon moi, le plus compétent et le plus expérimenté pour superviser les finances du pays, face à des taux d'intérêts et un taux d'échange volatiles, et compte tenu de la confiance que lui témoignent la communauté et les marchés financiers, ce qui est dans l'intérêt du pays.

Q. Vous dites donc que vous approuvez les politiques suivies par le ministre des Finances au cours des deux ou trois dernières années?

R. Je dis que oui, les budgets de M. Lalonde allaient dans la bonne direction.

LUBOR ZINK (TORONTO SUN): Personne n'a mentionné la politique étrangère et la défense nationale jusqu'ici; puis-je savoir si vous avez l'intention de maintenir la politique de défense qui a pratiquement anéanti les Forces armées canadiennes au cours des 16 dernières années et la politique étrangère qui a aliéné nos alliés traditionnels et a souvent aidé ses adversaires potentiels, ou bien vous attendez-vous à au moins esquisser certains changements au cours de la campagne électorale?

R. Eh bien, Lubor, vous ne vous attendez sûrement pas à me voir opérer dans le cadre de votre préambule. J'ai rencontré Mme Thatcher et lord Carrington à Chequers, samedi. Lord Carrington, comme vous le savez, va devenir secrétaire général de l'OTAN; je l'ai assuré que notre pays respecterait ses obligations relatives à la défense selon les termes du traité, que nous accueillerions avec plaisir une interprétation du rôle de l'OTAN dépassant ses simples aspects militaires, plus près du rôle envisagé par M. Saint-Laurent et M. Pearson, quand ils lui ont donné le support du Canada à ses débuts; et je lui ai dit que j'espérais que l'OTAN serait un instrument qui non seulement satisferait les besoins défensifs de tous les alliés, mais pourrait aussi amoindrir les tensions entre l'Est et l'Ouest et promouvoir le désarmement, y compris le désarmement nucléaire. À l'égard de nos relations avec les autres pays, j'ai déjà donné mon opinion aux représentants des médias après la convention à la direction du parti : j'ai l'intention d'accorder la priorité absolue à l'amélioration de nos bonnes relations avec les États-Unis. Je crois avoir déjà pris quelques mesures en fin de semaine pour renouveler nos relations avec la Grande-Bretagne, et je compte faire de même avec nos partenaires européens et japonais, et ceux du Commonwealth. L'un des points de la campagne sur lequel nous insisterons expliquera ce que le Canada peut faire en termes de leadership international pour réduire les tensions Est-Ouest et offrir un support économique.

PATRICIA POIRIER (LE DROIT): Monsieur Turner, pendant votre campagne au leadership vous avez souvent dit que par votre propre personnalité, puisque vous étiez tellement confiant, vous pourriez recruter des personnalités très fortes, des hommes, des femmes, dans l'Ouest canadien, pour représenter le Parti libéral. Aujourd'hui pourriez-vous nous donner des noms de personnes de l'Ouest canadien qui vont représenter le Parti libéral en vue des élections du 4 septembre, et en même temps, pourriez-vous nous dire si vous avez recruté des libéraux pour combler tous les postes que vous avez maintenant donnés à des amis du régime?

R. Vous allez voir, Madame, ou Mademoiselle, maintenant que les élections sont déclenchées il y aura des nouveaux candidats et de nouvelles candidates qui vont se présenter, et nous les annoncerons les uns après les autres.

Q. Vous avez promis des choses, pourquoi vous ne nous en nommez pas aujourd'hui? Il me semble que ce serait tout indiqué parce qu'il nous faut quand même des nouvelles aujourd'hui.

R. J'ai été en communication avec plusieurs personnes, Mademoiselle, mais je dois vous souligner mon ordre du jour : depuis trois mois, j'ai été "sur la trotte", comme on dit, pendant toute la campagne pour la chefferie, pendant trois mois. Une fois élu, j'ai dû reconstituer un Cabinet et il m'a fallu des heures pour le faire. Seulement maintenant j'aurai le temps de retéléphoner à des personnes partout au Canada pour essayer de les persuader de se présenter.

Q. Vous ne pourriez pas au moins aujourd'hui nous donner des idées de qui vous avez en tête? Parce que quand même vous demandez aux Canadiens de voter pour vous, et votre équipe, on ne la connaît même pas.

R. Vous savez, Madame, vous autres, vous allez les connaître avant le 4 septembre, et les Canadiens aussi. Soyez patiente. (Inaudible): Pourrais-je juste vous demander ceci? Alors que vous voliez vers Londres pour rencontrer la Reine au Château de Windsor, des statistiques ont été publiées ici qui démontraient que la Colombie-Britannique et Terre-Neuve partagent maintenant le pire taux de chômage au pays. Je voudrais savoir ce que vous allez faire pour décider les électeurs de Colombie-Britannique à voter libéral?

R. Je suis prêt à faire confiance aux électeurs de la Colombie-Britannique.

RICHARD GWYN (TORONTO STAR): M. Turner, durant la campagne à la direction du parti, vous avez dit que vous alliez couper le déficit de moitié en sept ans ou moins, mais pas aux dépens des jeunes, des personnes âgées, des malades, des boiteux, des aveugles, et ainsi de suite. Allez-vous nous donner des détails précis durant cette campagne, de telle sorte que les Canadiens ne se retrouvent pas dans la même position que les habitants de la Colombie-Britannique après leur dernière élection, quand ils ont compris dans quoi on les avait impliqués? Et deuxièmement, voulez-vous vous engager à révéler le coût de toutes vos promesses durant cette campagne?

R. Je pense que ça pourrait être une bonne idée, mais je veux y réfléchir. Oui.

Q. C'était une question en deux points.

R. Oui, mais le premier point semblait si éloquent que je ne pensais pas que vous attendiez vraiment une réponse.

Q. Bien sûr que si. Je vous demandais si vous alliez nous dire comment vous allez atteindre votre objectif de couper le déficit de moitié, d'au moins la moitié dans les...

R. Sans pour autant rentrer dans le budget, oui, nous allons vous donner plus de détails.

BOB EVANS (CTV News): M. le Premier Ministre, alors qu'il était dans l'Ouest, Brian Mulroney a mentionné à plusieurs reprises qu'il conduisait un camion à Baie Comeau pendant que vous dansiez avec la Princesse Margaret. Je me demandais si vous considériez cela comme une banalisation de la politique et, sinon, laquelle de ces deux images risquait le plus d'attirer des votes : un conducteur de camion ou un danseur de salon.

R. J'aime bien cette question, mais je préférerais continuer à parler de choses sérieuses.  

Source : Turner, John. Transcription d'une conference de presse accordée par le Premier Ministre dans l'amphitheatre de L'édifice National de la presse, 9 Jullet, 1984. Ottawa : Library of Parliament, 1984.